Melanie Boussez

Le chemin des cigales

 


 

© Melanie Boussez, 2017

ISBN numérique : 979-10-325-0132-0

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PROLOGUE

Tristan avait disparu. Cela faisait plusieures heures maintenant. Un temps interminable perdu dans le silence. Un plongeon dans l'incertitude. Personne ne savait où il était. Il avait quitté la propriété, très subitement, et, depuis, seul l’écho de son absence résonnait avec insistance. À chaque instant qui passait et s’éloignait pas à pas, mon inquiétude grandissait inexorablement. Les minutes s’écoulaient avec lenteur, chaque seconde s’enracinait férocement, et la disparition obstinée de Tristan anéantissait toutes mes espérances.

 

Son père était la dernière personne à l’avoir vu, peu de temps avant qu’il ne disparaisse. Tristan s’était rendu chez lui, envahi par une effroyable colère, et avait tout jeté sur son passage en sortant de la maison. D’après Paul, il n’était plus dans son état normal, mais il n’était pas parvenu à le maîtriser avant son départ, à l’extirper de sa déraison. Tristan était devenu incontrôlable, prisonnier d’un état second, et avait fui son père, en s’élançant précipitamment hors de la maison. Paul l’avait entendu se débattre avec sa fureur, Tristan ne cessant de vociférer dans le lointain, et, peu à peu, sa voix s’était éteinte, avant de se taire définitivement.

 

 

Peu de temps avant son passage chez Paul, Tristan se reposait dans la chambre, et je me trouvais encore à ses côtés. Mais, après m’être dérobée un instant, je n’ai trouvé, à mon retour, qu’une porte ouverte sur la terrasse ensommeillée, personne à l’intérieur, il s’était volatilisé.

 

Je l’ai alors cherché partout. J’ai crié son nom tout autour de moi. Jai parcouru tous les chemins qui m’entouraient, en espérant le voir. Mais, au-delà des vignes, aux confins de la forêt, dans ce décor immuable, Tristan demeurait introuvable.

 

En arrivant aux abords de la maison de Paul, j’ai découvert des pots qui jonchaient le sol, certains étaient brisés. Il y en avait un peu partout sur le chemin, au milieu d’une multitude de fleurs écrasées, de massifs de lavande piétinés. En m'approchant de la terrasse, j’ai trouvé des chaises renversées, de nombreux objets à terre. Assis sur le seuil de la maison, Paul, prostré, ne m’avait pas vu arriver. Je l’avais supplié de me parler, mais il ne m’avait adressé qu’un regard dépourvu de lueur et d’espoir. La tête baissée, les mains posées sur son visage, il paraissait bouleversé, mais quelques mots étaient parvenus, cependant, à franchir ses lèvres, légers, imperceptibles, mais dont j’avais deviné le sens. Il avait eu la visite de Tristan.

 

Je me suis alors dirigée d’un pas rapide vers la sortie de la propriété. La voiture était toujours là… J’ai marché encore un moment sur les sentiers qui s’égaraient devant moi, mais je n’ai rencontré que le silence. J’ai regagné la chambre, armée de doutes et d’espoir, mais je n’ai rien trouvé d’autre qu’une pièce esseulée. Tristan n’était pas revenu.

 

Je me suis assise sur la terrasse, pensant le voir apparaître enfin, et j'ai attendu. Une attente insoutenable. Dehors, un calme assourdissant s’était appesanti sur la propriété des « Cigales ». Les minutes passaient, effrayantes. Une à une, elles s’enfuyaient, me confrontant davantage à une angoisse considérable. Pour ne plus entendre ce silence indésirable, je me suis allongée sur ce lit j’avais délaissé Tristan, un instant auparavant, et j’ai fermé les yeux.

 

Soudain, j'ai entendu le moteur d'une voiture gronder au loin, suivi d'une terrible accélération, résonnant dans un vacarme retentissant. Puis, plus rien. À nouveau le silence. Un silence pesant, terrifiant. J’ai bondi aussitôt hors de ce lit, où je venais de déposer mon tourment, pour me précipiter au-dehors, vers ce chemin qui m’attendait pour m’enfuir et retrouver Tristan. J’ai couru jusqu’à l’extrémité de la propriété. La voiture n'était plus là. Tristan avait franchi le portail au volant de sa berline, et personne ne l’avait vu partir, ni Paul, ni moi.

 

Tristan avait disparu. Il s’était enfui brusquement, emportant avec lui tout le poids de sa colère, ne laissant comme empreinte sur son passage que celle d’un funeste présage, avant que le silence ne s’impose à nouveau. Pas le moindre frémissement au coeur de cette nature immobile, pas le moindre souffle de vent, ni le moindre murmure à mes côtés, les soupirs éteints de Paul, eux-mêmes, étaient insoutenables.

 

 

Paul se tenait toujours retranché sur la terrasse, immobile, et le regard éteint, et il n’était pas question pour moi d’affronter sa lâcheté. Il semblait soudain étranger à ce monde, prisonnier d’une faiblesse inéluctable. Face à son atroce isolement, à sa pénible solitude, je m’enfuyai alors et m’empressai de joindre Tristan. Mais son téléphone demeurait muet. Seule, la sonnerie résonnait sans fin. Elle résonnait terriblement à chacun de mes appels. Et, à chaque fois, la messagerie se mettait en route, plus angoissante encore.

 

Face à mon obstination vaine et désespérée, je décidai soudain de faire une pause. était Tristan ? Vers quelle contrée de son esprit menait-il sa colère... Je m’asseyai à nouveau sur la terrasse de notre chambre et attendais encore. Ce silence était suffocant.

 

Une minute s'était écoulée. Une minute à peine, mais je pensais que jamais elle ne prendrait fin. Jappuyai à nouveau sur cette même touche de mon portable, sans aucune lassitude. Le téléphone de Tristan sonnait toujours...

 

Le soir commençait à tomber et un affreux pressentiment s'empara alors de moi. Tristan n'était toujours pas rentré, et je me mis à penser, avec effroi, qu'il ne rentrerait peut-être pas...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

CHAPITRE 1

 

J'ouvris les yeux, et une lumière puissante, aveuglante, heurta mon regard, écrasa mes paupières alourdies. Je me redressai sur mon siège, où je m'étais assoupie, affaiblie par la chaleur accablante et par la longueur du voyage. Lorsque mes pupilles s’accommodèrent à l’imposante clarté, je vis ce flot incessant de voitures, qui se succédaient sans relâche, sur cette route qui n'en finissait pas de dérouler son tapis d'asphalte désolant, depuis notre départ.

 

Puis, je découvris le regard harassé de Tristan, l'empreinte de la fatigue incrustée sur son visage, la chaleur écrasant son corps engourdi, sa main posée sur le volant semblait mollir, mais résistait encore. Depuis des heures, il avait maîtrisé sa conduite, sans aucune faiblesse.

 

C'était la fin de l'été, et les rayons ardents du soleil de septembre se répandaient dans un ciel bleu éblouissant. Les vitres de la voiture, bien qu'elles étaient ouvertes, ne suffisaient pas à anéantir un air trop chaud et presque irrespirable.

 

Toute la journée, le paysage avait défilé sous nos yeux, tantôt monotone, teinté de décors insipides, tantôt étonnant, nous révélant alors des tableaux exaltants, à travers quelques escales qui avaient agrémenté notre voyage.

 

Après trois heures d’ennui accablant qui, peu à peu, nous avaient séparé de Cassy, que nous avions quitté dès le passage de l’aube, une cité médiévale avait surgi soudain dans le décor, dressant ses hautes et larges tours fortifiées, et nous avait guidé jusqu’à sa ceinture de remparts, courant tout autour de son village, semblable à une farandole qui aurait remplaçé le son des galoubets par le chant des oiseaux, voletant au-dessus de ses innombrables créneaux. Le joyau de Carcassonne s’était imposé gracieusement dans le paysage et nous avait guidé peu à peu jusqu’à ses majestueuses murailles. Il nous avait ouvert chaleureusement ses portes et nous avait mené à la rencontre de son histoire, à travers la multitude de ses ruelles étroites, bordées par ses vieilles habitations villageoises et ses petites boutiques de souvenirs au charme incontournable, où ses habitants semblaient vivre hors du temps, au coeur de ce vestige du Moyen-Âge. Son chemin de ronde offrait à la vue des visiteurs ébahis, l’étendue surprenante et étourdissante d’un décor de verdure plongeant vers un vaste horizon, la splendeur des premiers contreforts de la Montagne Noire, s’élevant dans le lointain, et la beauté de ses dernières collines, ondulant jusqu’à la plaine verdoyante de Carcassonne. Et, au-delà du regard, l’esquisse d’une route, celle qui nous avait mené vers la cité sétoise.

 

En arrivant vers Sète, le mont Saint-clair s'était incliné vers nous, nous conviant à rejoindre ses hauteurs, pour venir contempler la vue imprenable sur le port et la Méditerranée, qui saluait le départ des ferrys pour Tanger. Nous avions entendu le son retentissant de leurs sirènes résonner dans le vent en répandant leur joie, tandis qu'ils glissaient sur l'eau, avec grâce et élégance, pour aller épouser le large, plongé dans la brume.

 

Dans l’après-midi, nous avions traversé la Camargue, en passant par Le Grau-du-Roi et Les Saintes-Maries-de-la-Mer, le long des étangs peuplés de flamands roses, nous avions assisté au passage des taureaux et des chevaux sauvages, dont les sabots frappaient la terre avec une puissance magistrale, soulevant un nuage de poussière derrière eux, qui s’était alors élevé dans les airs comme une fumée de feu. Un envol majestueux de flamands roses, au-dessus de l'eau, avait répandu dans le vent son bruit de battements d'ailes, avant de disparaître dans un ciel vaporeux.

 

En remontant du côté d'Arles, un détour par la ville de Fontvieille avait réveillé un souvenir de mon enfance, au moulin de Ribet, dans un paysage magnifique, tel que l'avait décrit Alphonse Daudet dans Les Lettres de mon moulin :

 

— « Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu'au bas de la côte. À l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines... » -

 

Le moulin se trouve tout en haut de la colline, seul, dans le silence, au cœur d'une végétation immobile qui veille sur lui. Parfois, il s'ennuie. Mais, à quelques pas de lui, le cyprès et l'olivier conversent de temps en temps avec lui. Cela le distrait un peu. Aujourd'hui, ses ailes se reposent, car elles sont fatiguées d'avoir tant tourné autrefois... De loin, ce moulin, perché sur sa colline, planté sur son vaste parterre de pierres, ressemble à une île perdue au milieu d'un océan de verdure.

 

Aix-en-Provence fut notre dernière escale, à la terrasse d’un café, sur la place des Cardeurs, au milieu des nombreux touristes et vacanciers aixois, encore nombreux en cette fin d’été tiède et largement ensoleillé, des groupes d’étudiants erraient encore avec paresse, profitant de leurs dernières heures d’oisiveté, et s’attardaient en bavardant, pour s’enivrer de leurs dernières saveurs de liberté.

 

 

Tristan conduisait maintenant la voiture à faible allure, et observait le paysage avec un sourire discret, ébloui par la noblesse du décor. Nous étions enfin arrivés à Bras. Au loin, j’aperçus le village, enfoui dans la nature, et soupirais avec soulagement, en me réjouissant d’être parvenue au terme de notre voyage.

 

C’était la première fois que je partais avec Tristan, loin des rivages du bassin d’Arcachon, que j’avais tant de mal à quitter

 

Le village de Bras était un petit bourg isolé de Provence, situé du côté de Saint-Maximin-La-Sainte-Baume, entièrement cerné par la végétation. En effet, un enchevêtrement de chênes, de pins, d’oliviers, et, par endroits, de vignobles éclatants, formait une muraille autour de ce village. Au loin, des brumes implacables obstruaient l’horizon, si bien que nous pouvions à peine discerner une étendue montagneuse.

 

Je posai de nouveau mon regard sur Tristan, et observais le rictus que formait sa bouche, juste avant d'atteindre cette petite fossette discrète, indiscernable presque, mais dont le charme était certain. Je le regardais sourire et s'émerveiller face à la splendeur de ce paysage, qu'il redécouvrait avec bonheur.

 

J'avais fait la connaissance de Tristan, il y a deux ans. Il était, comme moi, un trentenaire solitaire, et j’avais été immédiatement séduite par son charme et son arrogance. Malgré toutes nos différences, nous étions semblables, notre union qui s’annonçait improbable avait basculé vers une inévitable fusion. Il y a un an, nous avions quitté chacun le cocon de notre vie citadine bordelaise, pour nous installer ensemble dans une tranquille petite maison, à Cassy, au nord du bassin d'Arcachon.

 

Le village de Cassy, c’est ce petit bourg bordant la ville de Taussat-les-Bains, aux portes de la paisible station balnéaire d’Andernos-les-Bains, qui profite du charme discret de son port ostréicole, avec ses rares cabanes à huîtres, pour poser son regard sur les rivages qui longent la lagune, et contempler face à lui la ville éblouissante des quatre saisons, la ville d’Arcachon, affrontant le magnifique cordon littoral du Cap-Ferret, narguant de sa pointe sublime et arrogante, la majestueuse dune du Pyla-sur-Mer. Au pied de cette montagne de sable qui s’écoule dans la mer, le banc d’Arguin ondule délicatement sur l’eau et les observe avec élégance, fidèle, et fier de se trouver là, tandis que derrière lui, l’océan bourdonne.

 

Nous parcourions, depuis un instant, une succession de petites routes sinueuses, lorsqu'enfin nous arrivâmes aux abords de la propriété du père de Tristan, qui se situait à deux kilomètres du village.

 

Nous descendîmes de la voiture, et une chaleur écrasante s’abattit alors sur mon visage. Mes pas foulèrent un sol recouvert d’une terre aride, la végétation était immobile, pas un souffle de vent ne caressait cette flore indolente. Mais une agréable sensation de plénitude s’empara alors de moi.

 

La propriété des « Cigales » se trouvait isolée au cœur d'un paysage étonnant, et Tristan se réjouissait de retrouver cette nature si florissante qui veillait sur elle. Ce lieu semblait paisible. Un silence absolu régnait au coeur de cette terre à l'allure nonchalante. Rien ne semblait troubler sa tranquillité. Seul, le chant des cigales résonnait autour d'elle avec engouement. Je savourais ce silence délivrant et fermais les yeux un instant, en me laissant bercer par cette musique gracieuse et délectable. J’aurais pu demeurer ainsi pendant des heures…

 

Nous étions dans la propriété de Paul, et Tristan m’invita à le suivre pour me faire visiter les lieux. À l'entrée du chemin, il me montra, à droite, une écurie, devant laquelle trottaient quelques chevaux, au milieu d'arbres éparpillés, dans une lumière rayonnante, en cette fin de tiède journée. À gauche, un terrain de tennis esseulé attendait des joueurs inexistants, et, dans son prolongement, une petite allée serpentait légèrement, et menait vers une grande maison en pierre. C'était la maison de Paul.

 

Depuis sa terrasse, je pouvais contempler une immense étendue de verdure, derrière laquelle s'étirait une forêt, effleurant, en contre-bas, à droite, quelques vignes sur son passage, et à gauche, un vaste champ de terre où couraient quelques chevaux. La forêt obstruait l'horizon, mais on pouvait distinguer, sur sa gauche, comme dans un coin de carte postale, une étiquette de paysage se dessiner au loin. Je me demandais jusqu’où s’étendait ce domaine, qui s’étendait à perte de vue sans jamais prendre fin. Quel que soit l’endroit où je portais mon regard, j’avais l’impression de me trouver encore sur ses terres. Cette propriété était d’une telle immensité que la nature semblait lui appartenir et vivre en harmonie avec elle.

 

Cependant, un silence imposant régnait tout autour d’elle. Un étrange silence. La propriété était déserte. Paul n'était pas là. Sa mémoire, semblait-il, avait omis de lui rappeler notre venue, et je devinais la déception de Tristan, confronté à l'absence de son père.

 

Je connaissais peu Paul. Tristan me l’avait présenté à la fin de l’été dernier, et j’ignorais encore qui était cet homme, et quelle était la nature de sa relation avec son fils. D’après Tristan, et d’après ce que j’avais gardé en mémoire, ils entretenaient de bons rapports, mais se retrouvaient très rarement.

 

Après avoir emprunté de nouveau le chemin, je vis, à ma droite, une maison de plain-pied, légèrement en retrait, dissimulée par de magnifiques figuiers, ombrageant légèrement sa terrasse. Elle paraissait abandonnée. Je la regardais alors avec intérêt, car quelque chose d’étrange émanait de cette vétuste demeure. Je me tenais immobile, le regard posé sur sa façade hostile et ténébreuse, la froideur de ses murs me faisait froid dans le dos. Quelque chose me retenait là, sans que je ne sache pourquoi, mais de sombres intuitions accaparèrent soudain mon esprit. Je décidai alors de m’enfuir pour retrouver Tristan, qui se trouvait quelques mètres plus loin, aux abords de la piscine, et au croisement d'une deuxième allée qui, à gauche, rejoignait la maison de Paul, et à droite nous permettait d’accéder aux chambres d'hôtes, sur un chemin qui menait jusqu'au village. Paul avait acquis cette propriété, il y a sept ans, et louait, chaque été, des chambres d'hôtes aux visiteurs égarés.

 

Face aux chambres, j’aperçus un étroit sentier, se faufilant vers une nuée de vignes, qui conversaient dans leur désoeuvrement, tandis que derrières elle, la forêt, bordée par quelques sentiers à l'allure désinvolte, s'enorgueillissait, enracinée dans son allégresse.

Mais mon regard fut attiré par la présence, un peu plus loin, d'une étrange demeure qui s'élevait vers la cime des arbres, illuminée par de larges reflets dorés. Les derniers rayons du soleil, qui se répandaient sur une partie de sa façade, la teintaient d’une lumière resplendissante. Son emplacement frôlait les abords de la propriété, mais elle semblait mise à l'écart, oubliée, au coeur de cette incommensurable nature. Je me demandais qui pouvait bien habiter dans une si somptueuse demeure.

 

Tristan ouvrit soudain la porte de notre chambre, qui se trouvait au cœur d'une petite maison aux allures de provençale. Sa façade, de couleur ocre, était flanquée d’une grande porte-fenêtre, parée de volets verts, s'ouvrant sur une petite terrasse, ornée d'arbustes et de citronniers.

 

Au milieu de la pièce trônait un imposant lit en fer forgé, côtoyant une méridienne qui se prélassait face à lui. Tout autour de nous, des couleurs chatoyantes s'éveillaient de toutes parts. Le jaune brillait largement dans la pièce, quelques éclats de rouge rayonnaient dans l'ornementation, tandis que d'infimes touches de bleu se confortaient dans un décor plus discret.

 

C'est alors, qu'en un instant, mon esprit chavira. Tous ces tableaux tournoyaient dans ma tête, la chaleur tenace venait d'avoir raison de moi. Saisie soudain par quelques vertiges, je m’allongeai sur le lit, et adressai à Tristan un demi sourire, avant de fermer les yeux.

 

Lorsque je les rouvris, je vis Tristan, assis sur la terrasse, qui contemplait l’étonnante panoplie de couleurs que la nature délivrait en cette magnifique fin de saison. Une palette de couleurs rouges, jaunes, vertes et orangées, composait la toile de ce paysage, magnifié par une chaude lumière. Paul n'était toujours pas rentré. Nous partîmes alors marcher dans la propriété. Le silence était omniprésent, tenace et assourdissant, au cœur d'une chaleur moins implacable.

 

En longeant la maison déserte qui m’avait glacé d’effroi, je remarquai que ses pierres s’effritaient, certaines étaient sur le point de s'effondrer, les peintures de la porte et des fenêtres étaient décapées. La multitude de volets, qui se succédaient en sa façade, étaient tous fermés, l'entrée paraissait condamnée. Elle semblait avoir été plongée dans un profond sommeil… J'éprouvais une certaine frayeur en effleurant ses murs. Son visage était lugubre. Un souffle inquiétant rôdait au-dessus d’elle, dont l’haleine funeste se répandait tout autour de moi.

 

J’étais apeurée en posant mon regard sur elle, et craignais qu’un terrible événement se soit déroulé en ce lieu. Qu’y avait-il à l’intérieur de cette étrange maison qui m’effrayait à ce point ? Envahie soudain par quelques frissons, je m’éloignai aussitôt, tout en conservant ma crainte, emportant avec moi les effluves d’une sombre histoire qui semblait inscrite en ses murs.

 

Je suivais à présent Tristan avec attention. Nous étions seuls dans la propriété, pas un bruit ne s'était immiscé autour de nous, et ce calme devenait pesant. Il régnait une atmosphère étrange, comme si un esprit malveillant s’était sournoisement glissé sur ses terres.

 

Nous nous trouvions près de l’écurie, et, pendant que Tristan admirait les chevaux, je ne pus m'empêcher de le questionner sur cette inquiétante maison. Mais il ne me répondit pas, et m’ignorait. Comme j'insistais, il me fit sèchement comprendre qu'il n'avait rien à me dire, et s'enracina dans le silence. Je compris alors qu’il me cachait une vérité. Cette maison portait l’empreinte d'un événement singulier qui avait certainement eu lieu sous son toit.

 

L’absence de Paul m’étonnait, mais Tristan ne paraissait pas s’en inquiéter. Sa déception avait fait place à l’indifférence.

 

La nuit était tombée. Abattu par la chaleur et la fatigue, Tristan décida d'aller se coucher. Je l'accompagnai et m’écroulai avec lui sur le lit, la tête alourdie par la tiédeur martelant mes tempes compressées.

 

CHAPITRE 2

 

Le lendemain, après avoir émergé d'un lourd sommeil, je constatai que Tristan était déjà levé et qu'il avait quitté la chambre pour retrouver Paul. Je décidai alors de les rejoindre. Mais en arrivant devant la maison, je ne vis personne, ni sur la terrasse, ni à l'intérieur. Seul, le silence s’imposait, rompu par instants par le chant d'une cigale.

 

Je m’apprêtais alors à regagner la chambre, lorsque je les vis arriver à l’extrémité de la forêt. Ils s'étaient éloignés de la propriété et revenaient sur leurs pas. Près d'eux, deux chevaux piétinaient fougueusement le sol, dégageant un nuage de poussière se répandant outrageusement sur leur robe de velours noir. Quelques branchages sauvages m'empêchant de voir distinctement où ils allaient, je m'infiltrais davantage à travers cette végétation tenace.

 

Paul et Tristan venaient de se retrouver. Ils se voyaient si rarement. Paul avait un air détaché, presque distant, face à ce fils qu’il devait affronter soudain. Tristan, lui, paraissait satisfait d'être en présence de son père. Ils se tenaient proches l'un de l'autre et discutaient, tout en marchant tranquillement. Paul avait des gestes lents, délicats. Son visage était détendu, il paraissait serein. Mais ceux de Tristan étaient plus vifs, plus saccadés, et l'air grave qu'il portait sur son visage me laissa penser qu'ils conversaient d'un sujet important.

 

Je ne sais de quoi ils pouvaient discuter, mais le moment me semblait alors malvenu pour les rejoindre, et je restais appuyée contre un arbre, en les observant attentivement. Puis, mon regard ne les distingua plus, ils s'étaient enfuis du paysage.

 

Je revins alors vers la chambre, et m’installais sur la terrasse, en attendant le retour de Tristan. Je posais mon regard sur la forêt inondée de soleil, les rangées de vignes, dont les dernières grappes de raisin avaient été enlevées à leurs ceps vigoureux, étaient recouvertes d’une lumière scintillante qui se reflétait sur ses terres. Tout en les admirant, je repensais à notre journée passée, à notre arrivée à Bras. Une propriété déserte, l’absence de Paul. Cette étrange maison endormie, je dirais même, à demi-morte… Elle attirait d’ailleurs toute mon attention et hantait mon esprit. Comme cette magnifique bastide que j’avais pu admirer la veille, lors de notre arrivée dans la propriété. Et puis, la relation intrigante de Tristan avec son père…

 

Ne voyant pas revenir Tristan, je décidai d'aller m'aventurer sur ce chemin qui partait vers le village. C’était le premier jour où j’étais à Bras, mais j’avais déjà besoin de prendre l’air, de m’échapper. De nature solitaire, il fallait que je vagabonde.

 

Le long des plages de Cassy, de Taussat ou d’Andernos, vouées chaque jour aux caprices de la marée, à l’humeur changeante du temps, dans un décor ponctué de rivages embellis par une lumière sans cesse en mouvement, de passages de bateaux, entrant et sortant par les passes disséminées de part et d’autre de la lagune, jerre souvent, en traînant mon indolence, le regard perdu dans le lointain. Mes pas s’enfoncent alors sous le sable, alourdissant péniblement ma démarche, mais, c’est avec un bonheur toujours égal, que je redécouvre, subjuguée, la beauté du bassin, comme si c’était la première fois

 

En quelques instants, j'étais parvenue jusqu'à un endroit escarpé, où je découvris les vestiges d'une petite chapelle. Depuis son seuil, mon œil pouvait contempler d'un côté, une colline qui ondulait derrière le village, d'où émergeaient le clocher de l'église et les toits des maisons, et de l'autre, la mare verdoyante de la nature, aux reflets chatoyants, où je repérais en ses rivages les contours de cette bastide que j'avais aperçu la veille. Elle semblait abandonnée, tout comme cette chapelle.

 

Mes pensées s’aventurèrent vers une curiosité quasi incontournable, javais besoin de savoir si un éventuel habitant se trouvait au cœur de cette maison. Il fallait que je sache... Je redescendis donc le chemin et me dirigeais vers elle.

 

Le chemin qui menait jusqu’à cette bastide était bordé de cigales. Plus mes pas se dirigeaient vers elle, plus le bruit de leurs cymbales venait s’écraser jusqu’à mes oreilles.

 

Cette demeure se trouvait au chevet de la propriété, et je fus surprise de découvrir, en m'approchant d’elle, que cette dernière se trouvait en réalité sur le terrain de Paul, à quelques dizaines de mètres à peine. Il n'y avait qu'elle, aucune autre habitation à proximité; seul, le village, à deux kilomètres. Elle se tenait à l'orée d'une sente étroite et légèrement abrupte, derrière des hauts murs de pierre lézardés. Là, au-delà d'un haut portail en fer entrouvert, dont les énormes battants avaient été dégagés d'un sol infertile, gisait cette maison, dont l'allure imposante me subjuguait. Elle s'élevait au-dessus d'un large soubassement, et la hauteur de ses deux étages la rendait plus impressionnante encore.

 

Je poussais légèrement le portail, et pus voir à travers l'entrebâillement, une petite allée, bordée de cyprès, qui s'invitait jusqu'à elle. Quelques chênes-liège, et quelques pins parasol masquant une partie de sa façade, semblaient l'enraciner davantage dans sa vaine dissimulation. Je me demandais qui avait le privilège de résider dans cette majestueuse maison. J'avais beau regarder de tous côtés, il n'y avait personne. Pourtant, ce portail qui n'était pas fermé...

 

Je pensais alors revenir une prochaine fois, dans l'espoir d'y surprendre un occupant, et je repris ma marche, rythmée par instants par le chant d'une cigale, brisant le silence bienveillant. Lorsque j'arrivai à l'extrémité de la route, je remarquai que mes pas foulaient le seuil du village et je pénétrai alors en son cœur.

 

Le village de Bras ressemblait à un village-rue. En effet, celui-ci était traversé par une route longue et étroite, séparant ses habitations en deux rangées, qui s'affrontaient tout au long de son passage. Un étrange silence règnait sur ce village. Chaque maison semblait abandonnée, chaque façade avait ses volets fermés, chaque ruelle sommeillait tristement, pas un seul habitant ne croisait ma route.

 

Je marchais le long de cette rue bordée de maisons, écrasées les unes contre les autres, lorsque j'entendis des éclats de voix s'échapper d'une faible rumeur, provenant d'un café situé sur le côté droit de la route, au bord d'une place, à quelques mètres devant moi. J’étais surprise de découvrir enfin la présence de quelques âmes vivantes à l’intérieur de ce village. Assis à une table qui titubait sur la terrasse, un couple, empreint d’une entière réjouissance, riait et s’enlaçait avec une insouciance débordante.

 

J'avançai jusqu'à ce café, et ralentis mes pas pour jeter un coup d'oeil à l'intérieur, où j’aperçus alors plusieurs hommes, assis autour d’une table, tandis que deux autres se tenaient au comptoir. Parmi eux, mon regard se posa sur un seul homme, au visage rempli de grâce, dont la beauté figea tous mes sens. Il se tenait face à moi, et, en quelques secondes, je croisai son regard, mais la rencontre fut éphémère, car les autres me dévisageaient avec une telle insistance que, prise de panique, mes pas s'accélérèrent brusquement, afin de fuir le tumulte intérieur qui venait de s'emparer de moi.

 

Je me trouvais à présent dans la rue, à plusieurs mètres de ce café, seule et désappointée, à me demander qui était cet homme, dont le regard avait attiré mon attention de manière si furtive. Dans ses yeux, j’avais saisi la lueur d’une connivence saisissante, j'avais décelé, en une fraction de seconde, une attirance inéluctable.

 

Sa présence m'avait troublé et je me sentais envahie par une très forte émotion. Tout semblait s'être immobilisé autour de moi, les mouvements de ces hommes à l’intérieur de ce café, ceux de cette femme enlacée à son amant, le souffle du vent sur les feuilles des platanes, la course des nuages, même les aiguilles de l'horloge de l'église paraissaient suspendues dans le temps… La vie était soudain devenue inerte. Seuls, les battements de mon cœur étaient embarqués dans un mouvement sans fin.

 

Lorsque je revins à la propriété, en posant ma main sur la poignée de la porte de la chambre où m’attendait Tristan, j'hésitais longuement avant de l'abaisser. J'étais absorbée par mes pensées, troublée par cette rencontre insolite, par la présence de cet homme que j’avais vu au village. Une foule de questions jaillirent alors dans mon esprit. Je me languissais de découvrir celui, ou celle, qui habitait si près de la propriété, au sein de cette intrigante demeure. J’étais soucieuse de savoir ce que s’étaient dit Tristan et son père. Et surtout, je m’effrayais d’apprendre ce qui avait pu se passer dans cette maison, dont les volets demeuraient mystérieusement fermés…

 

Je me trouvais confrontée à de bien nombreuses interrogations. Au cours de ces premières heures qui s’étaient écoulées depuis mon arrivée à la propriété, j’avais fait d’étranges découvertes, et une étonnante rencontre. Beaucoup de mystères semblaient errer au cœur et autour des « Cigales »  Mais soudain, la porte s'entrouvrit. Tristan m'attendait et me demanda, avec un regard inquiet et contrarié, où j’avais disparu.

 

Je ne savais pas depuis combien de temps j’étais partie… Après avoir aperçu Tristan avec son père, j’étais partie marcher un peu sur ce chemin qui s’aventurait vers les hauteurs, et qui m’avait mené vers les vestiges d’une petite chapelle, puis jusqu’au village, où je m’étais retrouvée sur une place, aux abords de la terrasse d’un café.

 

— Tu as découvert la chapelle Saint-Pierre, m’affirma alors Tristan. Et tu as été au café du Centre, soupira-t-il, d’un air attristé.

— Tristan, j'ai vu aussi une maison qui a attiré toute mon attention, car elle se trouve très proche de la propriété de ton père.

 

Je lui montrai le chemin, en pointant mon doigt en direction de la bastide.

 

— Sais-tu qui habite là ?

— Non, mais je crois que c'est une maison de vacances. Tu n'auras qu'à demander à mon père, il nous attend pour le déjeuner.

 

 

La dernière fois que j'avais vu Paul, c'était au Verdon-sur-Mer, il y a six mois, chez Olivier. Olivier était le frère aîné de Tristan. C'était un garçon vif, pétillant, mais également un idéaliste, et un épicurien, toujours en quête de relations avec l’espèce humaine. Il s'était installé dans la maison familiale, qui avait appartenu à leur grand-mère maternelle, et tenait un petit restaurant au bord du chenal. Paul avait longtemps vécu dans cette maison, avant de venir s'installer en Provence.

 

La maison du Verdon se trouvait à côté du chenal. Il suffisait de traverser la rue, pour voir passer, selon les humeurs de la marée, les yoles colorées de l’estuaire, ou quelques pibaliers, saluant sur leur passage, les rangées de cabanes de l’ancien port à huîtres, dont les murs noircis autrefois par le coaltar, donnaient à certaines d’entre elles un air triste et sombre, sans pour autant les démunir de leur charme pittoresque, lié à leur histoire.

 

Autrefois, c’était la maison de vacances. Tristan et Olivier y avaient passé toute leur enfance. Chaque week-end et chaque semaine des vacances scolaires, la famille quittait alors Bordeaux pour venir s'enrichir de souvenirs autour de la pointe de Grave. Ils retrouvaient alors leur plage de la Chambrette, d’où ils voyaient partir les nombreux ferrys quittant Port-Bloc, le dernier port avant la Pointe-de-Grave, pour rejoindre Royan, sur le rivage d’en face, tandis qu’à droite de la plage, des cargos surgissaient derrière l’ancien ponton d’accostage, celui du terminal portuaire, bordé par les immenses grues, tendant leurs gigantesques bras vers les rives de l’estuaire, comme pour indiquer à ces navires la direction à prendre pour rejoindre l’océan. Au loin, en suivant la trajectoire que prenaient les ferrys se dirigeant vers la côte charentaise, le regard se portait alors sur l’immense conche de sable blond de Saint-Georges-de-Didonne, qui s’étendait derrière Royan.