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Avertissement

Les exercices présents dans ce livre sont à faire à part, sur une feuille blanche.

Algomagie comme source d’inspiration ...

Quand la douleur s’installe, elle envahit l’horizon de son « hôte » jusqu’à ce qu’elle s’en aille. Souvent rebelle aux tentatives de la déloger, la douleur grignote, voire dévore les différents pôles de la vie, se faisant craindre constamment, déstructurant l’existence, faisant douter la personne de ses capacités et transformant son image.

Au-delà de son versant médical, le traitement de la douleur chronique doit aussi aider le patient à « remettre en mouvement » une existence bousculée, voire bloquée, par la douleur. Se réinvestir autrement, malgré la douleur, dans des activités pratiquées précédemment ou se découvrir dans l’apprentissage de la peinture, du dessin, de l’écriture, de la sculpture, etc., apparaît à certains moments bien improbables mais peut tout de même aboutir… et raviver le plaisir des sens et rouvrir l’horizon. C’est ce dont ont témoigné des patients dans un groupe thérapeutique qui s’est nommé « Algomagie ». C’est de là qu’a émergé la réalisation d’une aquarelle présentée ci-contre et effectuée par un membre de ce groupe. Ce concept original d’activités thérapeutiques reste encore aujourd’hui une source d’inspiration pour nous. Que les patients qui ont participé à cette aventure avec nous y trouvent toute notre reconnaissance !

Jacques Grisart et Anne Berquin

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L’Envol des maux, tableau de Josyanne Desorbais.

INTRO
DUCTION

Les coliques du nourrisson, les genoux écorchés en apprenant à faire du vélo, une rage de dents, une fracture, la main qui se brûle sur le fer à repasser, une opération, un lumbago, des crampes, des efforts physiques intenses, un combat de boxe, … autant de moments plus ou moins banals du quotidien où la douleur se manifeste comme faisant inéluctablement partie de notre vie. À notre grand déplaisir ! Notre société avide de maîtrise voudrait parfois la bannir complètement : il fut une époque où certains parlaient d’inscrire dans la Déclaration des droits de l’homme le droit au soulagement de la douleur ou projetaient de créer des « hôpitaux sans douleur ». Autant de messages qui signent l’insupportable de la douleur et l’absolue nécessité de la contrôler. Hélas, ces messages se heurtent au mur amer de la réalité : il est des douleurs qui résistent aux traitements. Pourquoi et que faire ? C’est ce dont nous discutons dans ce livre.

Cet ouvrage est destiné aux personnes souffrant de douleurs chroniques et à leurs proches. Si vous le tenez en main, il y a fort à parier que vous êtes directement concerné. Nous l’avons conçu pour partager une certaine vision de la douleur qui fonde notre expérience professionnelle. Pour l’écrire, nous avons imaginé que nous étions en dialogue avec vous, que nous nous adressions directement à vous, avec franchise et sincérité. C’est dans cet esprit que nous rencontrons nos patients au quotidien et que nous tentons d’éclairer leurs problèmes à la lumière de notre expérience et de ce que nous apprend la littérature scientifique.

Nous, c’est qui ? Anne Berquin est médecin, spécialiste en médecine physique et réadaptation, avec aussi une formation en algologie (« la science de la douleur »). Jacques Grisart est psychologue, psychothérapeute formé à la thérapie cognitive et comportementale ainsi qu’à l’approche rogérienne centrée sur la personne. Tous les deux, nous travaillons depuis de nombreuses années dans un centre de la douleur chronique au sein d’un hôpital universitaire.

« La douleur ne se prouve pas, elle s’éprouve »

La médecine cherche à comprendre le fonctionnement du corps pour le corriger quand cela ne « tourne plus rond ». Elle se base essentiellement sur ce que l’on connaît – scientifiquement, objectivement – de la bonne marche des organes et des mécanismes neurobiologiques associés à la maladie. Une fois la ou les causes identifiées, elle propose un traitement. Ce traitement consiste d’abord à agir sur le corps (par exemple détruire des cellules cancéreuses, supprimer une infection, réduire une fracture, normaliser des dosages sanguins, etc.), ce qui s’avère suffisant dans la majorité des cas. L’amélioration du fonctionnement des organes identifiés comme problématiques sera le critère de l’efficacité du traitement. Dans un tel cas de figure, la plupart des gens admettent ne pas avoir les connaissances, ni l’accès direct aux informations qui permettent de se prononcer sur la situation.

On est généralement d’accord pour considérer que le médecin est la personne compétente pour donner les informations sur l’évolution de la maladie : « Votre cancer est en rémission », « l’infection est jugulée », etc. Mais quand c’est la douleur qui est au centre du problème, cette règle se transforme. S’entendre dire « avec ce que montre la résonance magnétique, vous ne devriez pas avoir aussi mal », « l’opération est réussie », « tenez-vous tranquille, ne soyez pas si douillet(te) » n’est pas facile, et ces affirmations peuvent entrer en collision frontale avec le ressenti de la personne souffrante. Ce que je ressens peut-il être accessible sans ambiguïté à autrui qui, inévitablement, se trouve à distance de mes sensations personnelles ? Mon ressenti corporel peut-il être ramené aux images de mon cerveau, de mes organes, aux impressions (ou aux certitudes) d’une autre personne ? NON. En fait, aucune machine ne permet de mesurer la douleur. Seul celui qui la vit est en position d’en mesurer l’importance. Comme l’affirme David Le Breton, un anthropologue français, « la douleur ne se prouve pas, elle s’éprouve ». Le soignant est-il dès lors relégué dans une autre position que celle du plein détenteur du savoir ? Notre réponse est sans hésitation OUI.

Apprendre à travailler ensemble, soignants et soignés

Face à des patients qui nous décrivent leur douleur, particulièrement quand elle devient chronique, nous, soignants, devons être capables de saisir les limites de notre fonctionnement habituel pour envisager de manière plus large ce que contient leur plainte. Le premier défi que nous devons relever est la reconnaissance de la subjectivité.

Prendre en compte la douleur vient donc modifier l’habituel rapport soignant-soigné. Le savoir du soignant n’est plus suffisant pour comprendre, évaluer et traiter. La perception qu’a le patient de sa douleur est primordiale et, pour orienter le diagnostic et le traitement, rien ne peut remplacer ce que lui-même en dit. Que le patient sente le soignant réellement attentif à son vécu devient donc un point central. Toute évolution d’une situation de douleur est déterminée à la fois par ce que les soignants peuvent apporter comme éclairages et propositions thérapeutiques, et par ce que les patients peuvent en indiquer ou par leur manière d’y réagir. La douleur n’est pas un objet de soins sur lequel les soignants peuvent agir seuls. C’est donc ensemble, soignants et soignés, qu’il faut l’aborder, dans la complémentarité de nos positions respectives. Nous désignerons cette démarche par « travail thérapeutique », ou « accompagnement thérapeutique » plutôt que par « traitement de la douleur », terme pourtant fréquent mais qui sous-entend que la douleur est un objet que l’on pourrait extirper du patient.

Pour nous, soignants, il est donc un fait que la douleur vient bousculer nos repères habituels. Cela peut nous mettre mal à l’aise. À travers ce que nous vivons face aux ressentis de nos patients, nous devons apprendre à repenser en profondeur notre façon d’aborder leurs plaintes. Comment intégrer dans notre réflexion de soignants cette subjectivité dont nous venons de parler ? Comment ne pas nous faire piéger par une approche uniquement somatique, rationnelle, mécaniste ? Comment intégrer la parole du patient au cœur de notre travail clinique ? Décider à la place de la personne ce que sa douleur est ou devrait être mène à des impasses. Que le corps souffrant soit confié à un spécialiste pour « réparation » est insuffisant. Nous devons apprendre à partager les manettes de la conduite des traitements et à les manœuvrer ensemble.

L’expérience en accompagnement de personnes souffrant de douleur a fait naître en nous l’envie de partager nos connaissances et réflexions afin de permettre à nos patients et à leurs proches de mieux comprendre ce que veut dire « traiter la douleur », et sans doute aussi afin de les soutenir dans leur sens critique face à certaines simplifications abusives. Nous illustrerons nos propos par de courts récits inspirés de notre pratique quotidienne avec quelques patients emblématiques. Différents livres1 abordent déjà en détail des pistes pour une meilleure gestion de la douleur. Celui-ci est différent en ce sens qu’il souligne, à partir de notre expérience professionnelle, les particularités de la douleur chronique qui pourront le mieux vous aider à emprunter – en comprenant pourquoi – les chemins ardus de son traitement. Un livre qui informe, discute, parfois bouscule, parce qu’il entend faire de vous un patient « plus averti » dans un domaine où circulent avec autorité encore trop d’idées inexactes chez Monsieur et Madame Tout-le-Monde mais aussi chez un bon nombre de professionnels.

Nous n’y poserons pas un regard complaisant sur la réalité, mais nous espérons néanmoins que vous y trouverez une source de soutien et de réconfort. Nous savons à quel point il est difficile de vivre votre situation au jour le jour dans une société qui revendique progrès, maîtrise, réalisation, et qui peine à intégrer les spécificités de la douleur chronique. Et nous espérons aussi que ce livre sera lu par vos proches – et par les professionnels – pour les amener à une ouverture plus juste et nuancée face à la complexité de ce problème.

Neuf chapitres pour (tenter de) faire le tour de la question

Le premier chapitre évoquera la nécessité de la douleur. Indispensable, elle fait partie de notre vie, pour notre2 sécurité. Sa vocation est d’avertir d’un danger ; du moins résonnera-t-elle toujours ainsi pour celui qui la ressent. Instantanément, la douleur interrompt le cours des choses pour que l’individu réagisse face au « danger » potentiel qu’elle signale. Inquiétude et prudence dominent tant que l’on ne sait pas ce qui en est l’origine, ni comment les choses pourraient évoluer. Si une explication apparaît, l’inquiétude diminue, surtout si l’on est convaincu qu’une action efficace est possible. Et la plupart du temps, une fois les mesures de remédiation appliquées (soins, médications, repos, précautions, etc.), la douleur perd sa raison d’être et disparaît. Le cours des choses peut alors reprendre progressivement. Mais elle laissera des souvenirs… Ce premier chapitre esquissera donc les mécanismes de la douleur « normale » et les réactions qu’y oppose l’organisme. Il y sera souligné que la douleur n’est pas à concevoir uniquement dans sa dimension corporelle mais qu’elle doit être appréhendée comme une réalité avec de multiples facettes incluant sensations corporelles, émotions, pensées, comportements, ancrage social et culturel. Tous ces éléments teinteront le ressenti personnel de la douleur. Les traitements habituellement recommandés seront ensuite brièvement présentés.

Le deuxième chapitre introduira le cercle vicieux qui s’installe insidieusement quand la douleur devient chronique : diminution des activités, perte de condition physique, isolement social, transformation des rôles familiaux, modification de l’humeur, problèmes de sommeil, etc. Tous ces éléments fragilisent la personne et doivent être pris en considération dans la compréhension de la situation et dans l’abord thérapeutique. Impossible de considérer ce problème juste comme une question à résoudre, tant il devient alors complexe. Tenter de démêler les fils pour éclaircir les raisons de l’enlisement sera une étape importante. Ce qui ne sera pas simple… car pas toujours limpide. Partant de zones de lumière, d’obscurité et d’inconnu, les inconforts du travail thérapeutique pèseront à la fois sur les patients et sur les soignants. Ils seront d’autant plus difficiles à admettre que ce ne sera pas toujours la logique de disparition de la douleur qui prévaudra.

Le chapitre 3 ouvrira la voie de la gestion de la douleur en présentant différentes pistes scientifiquement reconnues. La question ne sera plus uniquement de savoir ce que proposent les soignants, elle sera aussi « que puis-je faire, en tant que patient, à partir des recommandations des soignants, pour me remettre en route avec la douleur, tout en voulant malgré tout en diminuer l’importance ? ». Diminuer l’importance de la douleur n’évoquera pas uniquement la question de son intensité mais aussi la place qu’elle prend dans votre vie. Tout ceci ressemble à mettre la charrue avant les bœufs...

En effet, la douleur n’en est pas à un paradoxe près. Pour aller mieux, il ne faut pas toujours attendre qu’elle s’allège pour remettre son existence en mouvement. Au risque, sinon, de figer la personne dans un éreintant face-à-face avec une douleur toujours plus imposante. Le chapitre 4 s’arrêtera à l’épineux thème de l’acceptation. Retrouvez un souffle nouveau comme la fleur dessinée en couverture du livre qui, par ses racines, puise de quoi construire ses propose forces pour vivre en dépit de l’aridité du sol.

Tout cela demandera au patient une adaptation parfois considérable. Car la douleur peut devenir un fameux obstacle. Comment piloter son existence dans de telles conditions ? Par son entêtement, la douleur place chacun face à ce qu’il est, à sa manière d’être, à sa capacité à faire des compromis. Elle exige une solide gymnastique intérieure. « J’ai toujours fait de telle manière ! » Eh bien maintenant, avec la douleur, il va falloir faire autrement, interroger certaines habitudes. Le train-train doit trouver de nouveaux rails. S’adapter, repenser bon gré mal gré la manière dont on vit, quand cela nous est imposé, sera la matière du chapitre 5. Un exercice qui n’est pas évident…

Le chapitre 6 poursuivra dans la même ligne en se demandant comment reprendre une place dans la société, que ce soit dans la cellule familiale ou le cercle des amis et connaissances, mais aussi dans une activité professionnelle, bénévole ou de développement personnel.

Néanmoins, en dépit de tous les efforts produits par les patients, la douleur chronique s’accompagne souvent d’un vécu d’incompréhension de la part « des autres ». En effet, rien de visible, ni d’objectivable ne prouve son existence. Il n’est pas simple de se faire entendre et comprendre lorsque l’on vit une réalité difficile à appréhender pour qui ne la vit pas lui-même. Les mots sont toujours insuffisants. Le vécu de la douleur inclut très souvent un sentiment de solitude. Le chapitre 7 encouragera à dépasser le danger de l’isolement. Pour cheminer, il est important de trouver des personnes avec qui l’on se sent en confiance parce que non jugé et respecté comme on est. Car il n’est pas aisé pour les autres de prendre la pleine mesure de votre réalité, celle à laquelle ils n’auront jamais un accès direct.

Souvent considérée comme invisible, la douleur vient mettre de la tension entre les membres de la famille : l’ambiance n’est plus la même ; il n’est pas toujours facile de savoir comme faire pour aider. Il faut tenir le coup. Vivre ensemble passe par le souci de se protéger l’un l’autre, parfois en retenant ses émotions. Et quand on veut se parler, la tension qui se libère peut agiter à l’excès la communication. Le chapitre 8 soutiendra néanmoins le principe que la communication est le meilleur outil de régulation de la vie, qu’elle soit de couple ou de famille. Un exercice inhabituel pour certains et bien périlleux, alors que la douleur joue depuis longtemps avec les résistances de tous.

Le chapitre 9 apportera un éclairage sur le vécu des soignants confrontés aux plaintes de douleurs chroniques, sur leurs difficultés à la maîtriser et la nécessité d’insuffler une dynamique participative à leurs patients. Car il n’y a pas que les patients qui doivent s’adapter à cette douleur : le vécu des soignants dans leur travail en est largement teinté, parfois même à leur insu.

Les conclusions de ce livre résumeront les défis que la douleur chronique impose aux patients, aux soignants et à la société, notamment dans l’organisation de soins de santé. Nous proposerons aussi d’autres lectures pour aller plus loin.

Conçus avec certains légers recoupements, les chapitres peuvent se lire indépendamment les uns des autres, dans l’ordre qui correspond à l’intérêt et à l’humeur du lecteur, ce qui lui permet aussi d’aller au rythme de ses capacités de concentration.


1 Voir les suggestions de lectures en fin de livre.

2 Petite précision à propos de l’utilisation du pronom « nous ». Souvent, il fera référence aux soignants. Cependant comme ici, à certains moments dans le texte, le « nous » est à prendre dans un sens plus large : « nous » regroupe « vous, les patients » et « nous, les soignants » par le fait que la douleur est une histoire qui peut arriver à tout le monde. Cet usage élargi du « nous » désigne le fait qu’il n’y a pas que vous qui devez vous ajuster à la douleur. « Nous » aussi, dans notre fonction de soignants – mais aussi, simplement, dans notre condition humaine – devons faire comme « vous » un travail sur nous, plus ou moins similaire, pour composer avec la douleur, qu’elle soit la vôtre ou la nôtre.

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LES « BIENFAITS »
DE LA DOULEUR,

UNE HISTOIRE
CONNUE DE TOUS

Julien marche en boitant. La semaine dernière, en rentrant du boulot, il a couru pour attraper le bus, et son pied droit a atterri dans un nid-de-poule sur la chaussée. Il a aussitôt ressenti une sensation de déchirure et s’est arrêté net. Il a voulu prendre sa cheville entre ses mains pour la masser, mais la douleur était intenable. Heureusement, il a réussi à s’appuyer à un arbre et à reprendre ses esprits. Il transpirait et sentait son corps frissonner. Il n’a pas osé poser le pied par terre, redoutant un nouvel accès douloureux. Avec sa bonne jambe, il a sautillé jusqu’à un banc tout proche et a appelé sa femme. Le bus était parti depuis belle lurette. Tant pis, il arriverait en retard à la maison et n’irait sans doute pas au théâtre ce soir comme prévu.

Un précieux signal d’alerte

Personne ne veut avoir mal. La douleur aussitôt ressentie, nous voulons nous en débarrasser. Pourtant, heureusement qu’elle existe ! Car la douleur nous protège, elle est un signal vital adressé par notre cerveau pour nous avertir d’un changement de l’état du corps, changement qui pourrait signaler une menace (par exemple une fracture, une inflammation, une infection, une blessure, un choc électrique, une brûlure, etc.). Chez Julien, un ligament s’est sans doute trouvé brutalement mis sous haute tension lorsque le pied s’est enfoncé dans le nid de poule. Or les ligaments sont des structures très sensibles (c’est-à-dire riche en récepteurs nerveux). Ces récepteurs ont donc envoyé un signal avertisseur au cerveau, l’incitant à faire le nécessaire pour éviter d’aggraver la situation, protéger la zone douloureuse et, si possible, revenir à l’état antérieur de non-douleur.

Dans de telles circonstances, tous les systèmes de notre organisme censés nous protéger sont mobilisés, exactement comme lors d’une situation de danger (n’oublions pas que notre organisme a été façonné par des milliers d’années d’évolution, depuis une époque où nos ancêtres étaient confrontés quotidiennement à des dangers redoutables). Pour réagir, énergie et attention sont nécessaires. Ainsi, le système nerveux augmentera la fréquence cardiaque, interrompra les activités en cours (Julien s’est arrêté de courir) et mettra la priorité sur ce qui pourrait calmer la douleur (Julien aurait voulu masser la cheville ; il veillera ensuite à éviter d’appuyer pour ne pas accentuer la douleur). Le système endocrinien, par la libération d’hormones, fournira de l’énergie (il en faudra à Julien pour sautiller en direction d’un banc où il pourra se reposer). Le système locomoteur permettra les mouvements nécessaires. Enfin, par d’autres mécanismes encore, des processus de réparation seront mis en branle pour restaurer l’intégrité des tissus endommagés.

La sensation de douleur est la partie émergée de l’iceberg, car en fait c’est l’activation de l’ensemble des systèmes mentionnés ci-dessus qui constitue l’expérience de douleur. On peut dire que l’organisme est sur le pied de guerre pour nous mettre à l’abri du danger et réparer les éventuels dommages corporels. Le cerveau joue le rôle de chef d’orchestre : il reçoit (dans certaines zones bien précises – voir figure 3) les différentes informations relatives à l’état du corps et coordonne l’activation des différents systèmes décrits ci-dessus. Il arrive que ce signal avertisseur qu’est la douleur soit absent, comme dans les très rares cas d’analgésie congénitale ou suite à certaines maladies (par exemple dans certains cas de diabète), et cela peut avoir des conséquences dramatiques, car les personnes ne sont plus averties des dangers qui les guettent et risquent de se blesser gravement.

Julien avait l’impression désagréable que son pied gonflait, que sa chaussure serrait de plus en plus, ce qui accentuait encore la douleur ! Il a alors décidé de dénouer le lacet, pour essayer de diminuer la pression. La douleur était telle qu’il n’aurait certainement pas pris le risque d’essayer de faire quelques pas.

Sans la tonalité émotionnelle négative de la douleur (son caractère désagréable), il n’y aurait pas de mise en mouvement pour s’écarter de ce qui nous fait mal. C’est dire qu’il y a toujours une dimension psychologique intrinsèque à la douleur, ne serait-ce que sous la forme de cette pulsion d’évitement très basique.

Un peu de neurophysiologie

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Figure 1 – Le schéma de la douleur selon Descartes

Le fonctionnement du corps repose largement sur la circulation d’informations par les voies du système nerveux. Tout stimulus douloureux correspond à l’activation de récepteurs, que ce soit au niveau de la peau, des muscles, des articulations, des organes, etc. Ces récepteurs envoient un message vers le cerveau, via les nerfs puis la moelle épinière. Descartes, déjà, avait bien compris cela, comme on le voit sur son fameux schéma illustrant une brûlure au niveau du pied (figure 1). Cependant, Descartes sous-estimait la complexité de la nature : en réalité, le système de la douleur ne fonctionne pas comme une ligne de téléphone qui ne ferait que transmettre fidèlement un message d’une zone du corps au cerveau. Dans la version contemporaine des mécanismes de la douleur (figure 2), la transmission entre les tissus et le cerveau n’est pas directe, mais passe par différents relais, modulant l’activité électrique des nerfs, ce qui a pour conséquence d’amplifier ou de réduire la sensation de douleur.

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Figure 2 – La douleur aiguë vue aujourd’hui

Dans le cerveau, il n’existe pas de zone spécifiquement responsable de la douleur, mais bien un réseau formé de différentes zones qui entrent en interaction (voir figure 3). Les informations en provenance de la moelle sont relayées par le thalamus vers plusieurs régions du cerveau. Les zones somesthésiques S1 et S2 analysent les aspects sensoriels de la douleur (par exemple sa localisation). Les zones où siègent la vigilance, l’attention, la mémoire, les émotions (cortex préfrontal, cortex cingulaire antérieur, insula, thalamus, amygdale), évaluent le stimulus et le niveau de danger potentiel (notamment en fonction de nos expériences passées) et décident de la réponse à y apporter. Les zones motrices (aires motrices M1, AMS) coordonnent les mouvements (par exemple s’écarter de la flamme). C’est donc l’activation globale de tout un réseau cérébral qui permet d’évaluer le message douloureux et d’organiser une réponse comportementale adaptée.

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Figure 3 – Vue simplifiée des zones du cerveau impliquées dans la perception de la douleur

L’activation des structures nerveuses décrites dans les figures 2 et 3 est appelée « nociception ». Les douleurs ressenties suite à l’activation du système nerveux par une stimulation potentiellement nuisible (choc, blessure, brûlure, crampe, etc.) sont dites « douleurs nociceptives », par opposition aux douleurs neuropathiques et dysfonctionnelles dont nous parlerons dans le chapitre 2.

QUELQUES PRÉCISIONS DE VOCABULAIRE3

Nociception : désigne l’activité des nerfs et autres structures nerveuses (moelle épinière, cerveau) qui véhiculent et modulent (en augmentant ou en diminuant) l’information à propos de dommages corporels réels ou potentiels (stimulus douloureux).

Douleur : désigne la perception subjective qui résulte de la transmission et de la modulation des informations sensorielles et de leur intégration au niveau du cerveau.

Douleur aiguë : une douleur de courte de durée, de quelques jours à quelques semaines.

Douleur chronique : une douleur qui dure au-delà de 3 à 6 mois et qui a des conséquences sur le fonctionnement de la personne dans sa vie quotidienne.

Souffrance : renvoie à la manière dont la sensation douloureuse et ses conséquences sont vécues. Nociception, douleur et souffrance sont trois facettes de l’expérience personnelle de la douleur. Elles ne doivent pas être confondues mais sont difficiles à distinguer.

Le système de la douleur fonctionne comme une balance

Le cerveau intègre des informations sur la sensation de douleur ressentie par l’individu : sa tonalité (brûlure, lancinante, en étau, etc.), sa localisation, son intensité, etc. Mais ce n’est pas tout, car à cela s’ajoute une réactivation d’informations déjà présentes dans notre cerveau à propos de nos expériences de douleurs antérieures, de nos histoires de vie passées, de ce que nous savons ou croyons savoir, et aussi nos modes de fonctionnement habituels (caractère, personnalité). Cette activation n’est pas constante et peut varier selon les circonstances, ce qui permet de comprendre pourquoi une même situation vécue par une même personne peut se manifester de façons très différentes dans des contextes différents. En fonction des zones du réseau cérébral qui seront activées par le stimulus douloureux, l’expérience de la douleur sera propre à chacun, tant au niveau de la sensibilité à la douleur, des sensations qui la caractérisent, que de la manière d’y réagir.

Les informations que nos nerfs transmettent au cerveau sont donc influencées par de très nombreux facteurs agissant à plusieurs niveaux du trajet nerveux : certains amplifient la sensation douloureuse, d’autres la diminuent, exerçant un rôle antidouleur. La douleur perçue dans une situation donnée dépend toujours de la proportion de ces influences antagonistes excitatrices ou inhibitrices. On pourrait donc comparer le système de la douleur à une balance dont les deux plateaux sont soumis à des poids variables. Par conséquent, l’intensité de la douleur n’est pas proportionnelle au danger ou à la sévérité d’une (éventuelle) blessure.

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Figure 4 – Le système de la douleur fonctionne comme une balance