À Catherine


À vous lectrices, lecteurs
qui, par votre irresponsable fidélité,
saccagez ma légendaire modestie !

Androgyne adj. et n. m.

Individu qui présente des caractères sexuels du sexe opposé. (Le Robert)

Qui tient des deux sexes. (Hachette)

Qui réunit dans un même être les caractères des deux sexes. (Larousse)

Quand victime de l’effet minet, l’homme devient infâme. (L’auteur)

Prologue


Au fond de la malle poussiéreuse oubliée là depuis tant d’années, dans le grenier du pavillon familial, un document suscite la curiosité ; émeut profondément l’hôte des lieux. Et quel hôte ! Dans cette humble demeure en pierres meulières, ce cocon familial qui abrita ses parents et son frère aîné, l’enfance de ce fantôme de passage s’égrena nonchalamment. À la mélancolie provoquée par cette visite dans les combles de la vieille bâtisse se mêle subitement un sentiment de haine. Le regard de cette créature se brouille. Les mains se crispent. Des mains fines, nerveuses. Elles viennent de retrouver une photographie couleur sépia. Pourtour crénelé, réalisé par un professionnel il y aura bientôt quarante-cinq ans. Le cliché lui brûle les doigts. La tristesse et le chagrin suscités par la face argentique du document se muent en colère. Une soif de vengeance. Les mains tremblent de plus belle à la lecture des observations inscrites au dos de cette vieille photographie. Et la justice merde ! Elle est où la justice ? Cette fulgurance lui traverse le cerveau, met son cœur en émoi, sa sensibilité à fleur de peau. Obsédante depuis toutes ces années, l’idée de vendetta monte, irrésistible, inéluctable. Si elle n’a pas encore atteint son paroxysme, le pouls de cette créature ambiguë s’accélère de façon inquiétante.

Lourde et chaude, terminant de sourdre sans prévenir, une larme incontrôlée vient maculer les annotations figurant au verso du document. Lacrymale souillure, maladroitement essuyée d’un pouce qui étale à l’en rendre presque illisible l’encre du message. Que de violences, de souffrances et d’humiliations sont attisées au revers de cette image d’un autre siècle. Aujourd’hui, à ses yeux, ce cliché prend valeur d’icône. En effleurant de ses doigts fébriles ce rectangle de papier jauni, la nostalgie lui noue la gorge jusqu’à presque l’étouffer ; embrume plus encore son regard.

D’ordinaire si paisible, cette personne semble d’ores et déjà programmée pour commettre l’irréparable. Pour devenir le véritable cauchemar d’une meute de limiers bientôt à ses trousses.

 

Le temps qui passe sèche les larmes, guérit les blessures, efface les cicatrices, permet le pardon… Enfin, c’est ce que l’on dit !

CHAPITRE 1

Rouen, mardi 6 janvier 2009

En cette première semaine de la nouvelle année, la belle cité normande peine à sortir de sa léthargie. Tandis que sapins, décorations, illuminations flirtent déjà avec le désuet, les crises de foie, gueules de bois et autres désordres organiques s’estompent péniblement. Bien installé, l’hiver ne semble pas vouloir céder sa place de sitôt. Par le pont Jeanne-d’Arc, le métro vomit ses rames vers la rive gauche qui lui rend la pareille. Laborieusement la flèche de la cathédrale tente de déchirer une grisaille froide et humide qui a pris ses quartiers dans les méandres de la Seine. Adieu festivités, excès, agapes. La normalité de la vie reprend ses prérogatives. Métro, boulot, dodo… Peut-être ? Mais trop de boulot, certainement ! Derrière les vitres embuées d’une terrasse chauffée de la rue du Gros-Horloge, des citadins surpris parcourent avec avidité leur quotidien régional favori. Ce matin il y a du lourd. Du local, mais du lourd ! Le titre accrocheur de la une de Ouest-France est de nature à augmenter les ventes : « ROUEN, UN AVOCAT ASSASSINÉ ! ». Les lecteurs sont invités à plus de détails dans la rubrique des faits divers :

 

« Hier en fin de soirée, le corps de Rémi Langlois, avocat au barreau de Rouen, a été retrouvé sans vie dans le parking souterrain de sa résidence. D’après les premières constatations du médecin légiste, Me Langlois aurait succombé après avoir été sauvagement poignardé. Touché au cœur à plusieurs reprises, la mort semble avoir été instantanée. Aucune piste n’est pour l’instant privilégiée par les policiers en charge de l’enquête. Portefeuille, téléphone portable, rien n’a été dérobé dans la veste de la victime restée sur la banquette arrière de son véhicule. Le crime crapuleux semble donc exclu. S’agit-il d’une vengeance, d’un contrat à l’encontre du magistrat ? Ce dernier était-il sur une affaire très sensible ? Les enquêteurs portent déjà un intérêt non dissimulé à la caméra de surveillance vidéo braquée vers l’accès au parking. Cet assassinat d’un membre éminent de la magistrature met en émoi l’ensemble du barreau rouennais. La notoriété de Me Langlois rayonnait bien au-delà des murs de la ville. Le nombre d’acquittements à son actif lui valait le flatteur sobriquet de Dupont-Moretti normand ! »

CHAPITRE 2

Gendarmerie de Compiègne

Soufflant sur le café fumant qui – plaisir liminaire ! – lui brûle le bout des doigts, l’adjudant-chef Keller fait maladroitement passer d’une main à l’autre son gobelet en plastique. Il discute avec le brigadier Fournaise, le temps d’une courte pause. Bien que n’abordant pas une affaire en cours, leurs propos revêtent tout de même un caractère professionnel : la radiation de leur collègue Hervé.

Les faits remontent à trois mois et hantent toujours les esprits des gendarmes. Le commandant Jacques Bourbon a dû se séparer d’un de ses hommes. Doux euphémisme car Hervé Hannequin a été définitivement rayé des effectifs de la gendarmerie nationale. La nouvelle a provoqué un petit séisme au sein de la brigade. Hervé était un type apprécié par l’ensemble de ses collègues, mais ses malversations – car malversations il y eut –, inacceptables dans une entreprise privée, ne lui laissèrent aucune chance au sein de l’institution militaire.

– Eh merde ! On sait à quoi s’en tenir quand on signe chez les bleus, fait l’adjudant-chef dépité.

– Évidemment ! Qu’est-ce qui a bien pu lui passer par la tête ?

– Comme quoi l’habit ne fait pas le moine !

– C’est vrai. On a beau éplucher notre pedigree avec attention avant de nous enrôler, un être humain reste incontrôlable.

– Oui, personne ni aucun système de filtrage n’est infaillible. Tu sais Didier, il n’y a encore pas si longtemps, les curés pédophiles ça n’existait pas ; pas plus que les notaires véreux, les pompiers pyromanes, les avocats marron ou les ministres sans scrupule. Mais aujourd’hui, avec la médiatisation, il est difficile pour ces institutions – au-dessus de tous soupçons ! – de cacher les vers qui les gangrènent. Chez nous, en gendarmerie, ça fait un bail que l’on coupe les branches pourries dès l’apparition de parasites.

– Parasite, vous êtes sévère chef !

– Pas du tout. On coffre des civils pour moins que ça. Hervé a joué au con, il a perdu, il paie. Basta !

Les deux militaires en sont là dans leurs propos philosophiques, quand le patron de la brigade fait son apparition.

– Alors les pipelettes ! On refait le monde ? lance Jacques Bourbon en pénétrant dans le hall d’accueil.

– Vous voulez un café mon commandant ? lui réplique Keller en guise de bonjour.

– Oui, ça va me réveiller, j’ai du mal à émerger ce matin.

L’adjudant-chef connaît les goûts de son supérieur. Il programme la machine – café court sans sucre –, tandis que le brigadier Didier Fournaise, nouvelle recrue à Compiègne, n’en mène pas large face à l’officier. Il faut dire qu’il en impose Bourbon. Son regard droit et franc souligné par un sourire carnassier impressionne autant, sinon plus, que ses galons. Keller l’invite à récupérer son breuvage.

– Méfiez-vous mon commandant, la machine déconne. Avant de vous brûler le gosier il va vous cramer le bout des doigts. Vous en serez quitte pour redonner vos empreintes digitales au fichier !

– Pensez-vous !

Bourbon emboîte un second gobelet sur celui que lui tend l’adjudant-chef et toise ses deux subordonnés. Son sourire au coin des lèvres signifie à l’évidence : Un peu de jugeote les gars !

Grimaçant, il déglutit une première gorgée qui lui incendie la langue et le palais. Tout en soufflant sur son breuvage, il signifie à Keller qu’il a immédiatement besoin de lui. Fournaise ne demande pas son reste et regagne prestement ses pénates tandis que Keller emboîte le pas du commandant.

CHAPITRE 3

L’androgyne

Le rétroéclairage de son écran donne à l’internaute une mine défaite, un teint blême accentuant la maigreur de son visage. Cela fait des jours que les pages de l’annuaire défilent devant ses yeux. À croire qu’il lui faut apprendre par cœur ce bottin numérique, département après département.

Après des heures et des heures de recherches, l’Oise cède enfin sa place à l’Aisne qui s’affiche à droite de l’écran. Le patronyme Germain que ses doigts viennent de frapper apparaît dans la case de gauche. Les pages défilent sous ses yeux, égrenant un interminable chapelet de Germain. Les doigts titillent la souris avec dextérité. Les adresses se succèdent, dévolues à des écoles, des commerces, se référant au quartier Saint-Germain… Hommes, femmes, affublés de prénoms modernes ou surannés, le tout réparti sur la quasi-totalité du département. Voilà ce qui s’offre à l’internaute. Après moult hésitations, une adresse est relevée et soigneusement inscrite dans un cahier : Roland Germain – 4 ter, rue Jean-de-la-Fontaine, Soissons.

Dans le calme feutré de l’endroit survient un soupir de satisfaction ressemblant à un « Ouf ! » de soulagement : Et de trois ! Comme une victoire, ces trois mots viennent parasiter le silence ambiant. Les mains ont cessé de pianoter. Elles se placent, croisées, derrière la nuque. Le cliquetis des touches du clavier s’est tu. Le corps s’étire. Longuement, avec délectation. Le bien-être physique procuré par la position du torse et des bras inclinés vers l’arrière, ainsi que la jouissance morale engendrée par la réussite de sa recherche, assouvissent le mental de ce cerveau en transe. Dans ce lieu improbable, des crimes s’ourdissent depuis des mois. Loin de tout, loin du monde, loin des hommes et de leurs lois, à des années-lumière de l’éducation reçue, cet être humain laisse libre cours à ses pensées meurtrières. Les verrous moraux qui bloquaient ses pulsions ont volé en éclats. Une machine infernale est en marche. Rien ne pourra la stopper. Des êtres paisibles, menant une vie insouciante, ne se doutent pas que pour eux le bout du chemin est arrivé.

Certaines personnes ne croient pas que ce qui concerne leur futur est écrit. Le destin, elles en sont certaines, repose entre leurs mains, dépend de leur propre volonté, des décisions qu’elles assument ; mais pour les cibles de ce cortex en effervescence, pour ses proies, le jour, l’heure, le lieu, la méthode, tout est déjà consigné ! À peine perceptible, un sourire de satisfaction, limite pervers, relève la commissure de ses lèvres. Le grand bal macabre ne fait que commencer !

CHAPITRE 4

SRPJ de Rouen

Rue Brisout-de-Barneville, dans les locaux de la police situés rive gauche de la Seine, une cellule d’enquêteurs travaille d’arrache-pied sur le meurtre de Me Langlois. Ce dernier fait partie – du moins faisait partie – des notables de la cité normande. À ce titre il convient de ne pas laisser les choses s’enliser. Quel que soit l’objet de l’enquête, le temps qui passe tourne souvent à l’avantage des criminels. L’agresseur a semble-t-il pris la fuite à pied. L’enregistrement effectué par la caméra de surveillance placée à l’entrée du parking montre un individu – inconnu des habitants de la résidence – s’introduisant par cette entrée. L’homme a profité du passage du véhicule de l’avocat pour s’engouffrer dans le bâtiment. De la même manière, tout aussi tranquillement, il est ressorti en actionnant la porte de l’intérieur. Personne dans l’immeuble n’est capable, à la vue des images vidéo, pourtant de bonne qualité, de mettre un nom sur ce visiteur.

Le pire, ce qui crispe le plus les services de police, c’est que les avis concernant le sexe de cette personne sont partagés ! D’aucuns y voient un homme mince, élégant, certes un peu efféminé, mais mâle jusqu’au bout des ongles par sa démarche. D’autres, sans l’ombre d’une hésitation, désignent une femme de grande taille, un peu masculine dans sa gestuelle, mais ô combien féminine dans sa tenue vestimentaire. Cerise sur le gâteau, les enquêteurs sont eux aussi confrontés au même dilemme : leurs avis, quant au genre de l’intrus, divergent ! Masculin ou féminin, ils ne lui trouvent même pas mauvais genre !

– Ce con ne relève jamais la tête et sa casquette de voyou masque continuellement son visage, lance un policier.

– Ce con, ce con, ou cette conne ! reprend le commissaire Van Renterghem.

– Ah, putain ! Ouais, on n’est pas dans la mouise ! Enfin, si vous voulez mon avis commissaire, pour moi, c’est un mec !

– Que ce chevalier d’Éon ne nous empêche pas d’avancer messieurs. Avec un peu de chance le légiste pourra nous dire s’il fallait être du genre musclé pour enfoncer l’arme dans le thorax de la victime.

– On ne l’a même pas l’arme du crime !

– Là aussi le légiste devrait pouvoir nous éclairer. Allez messieurs, bougez-vous le cul ! Moi j’ai assez du mien, lance le mastodonte, plein d’autodérision.

L’équipe de limiers se disperse, chacun avec son os à ronger, enquêtes de voisinage, recherches de témoins, d’indices… De cette foule de détails – certains pouvant parfois paraître futiles – peut jaillir l’étincelle ou le grain de sable permettant à un flic talentueux de perturber la quiétude du tueur. Ou de la tueuse !

 

Commissaire ventripotent à quelques mois de la retraite, Jules Van Renterghem a déjà mis son corps et ses neurones en roue libre. Plus aucun galon à espérer, bons et loyaux services reconnus de longue date… Les dés sont jetés. Dans sa tête, l’homme est déjà en retraite. C’est dire si cette délicate affaire du meurtre d’un ténor du barreau rouennais le chagrine un brin. Tant que c’est la plèbe qui s’étripe, que les meurtres sont espacés dans le temps, que les protagonistes et victimes sont connus des services de police, personne ne vient perturber les journées d’un officier de police réputé. Mais là, pardon ! Me Langlois ! Une sommité dont les plaidoiries résonnaient bien au-delà des murs des palais de justice normands. Va falloir se bouger. Le parquet ne va pas nous lâcher ; on a trucidé une brebis de son cheptel ! Du bâtonnier au préfet, il n’y a qu’un pas ! Tel est l’état d’esprit du rondouillet commissaire.

Après un tour d’horizon rapide des affaires en cours et récentes traitées par l’avocat, le commissaire Van Renterghem revient à son bureau et se gave des images de la vidéo du parking. Les yeux écarquillés sur cette silhouette ambiguë, féline et solide à la fois. Masculin ? Féminin ? Va savoir Charles ! Mâle ou femelle ? Serais-je capable de draguer cette personne ? se demande-t-il dans le seul but de se contraindre à faire un choix. Lui ferais-tu des avances Jules ? Ou simplement une tape amicale sur l’épaule ? Hum ! La réponse ne se fait pas attendre. De toute façon j’ai toujours eu une attirance pour les femmes plutôt rondelettes ! Les petites boulottes. Alors là, mâle ou femelle, le longiligne ce n’est pas ma tasse de thé ! Et puis Jules, t’es un fidèle, conclut-il, répétant et détachant avec emphase, le un du fidèle !

CHAPITRE 5

Parc du château de Compiègne, avril 2009

Retraité des chemins de fer, veuf de surcroît, Simon Flamand ne se doute pas un seul instant qu’il est suivi. Débonnaire et sans histoire, cet homme de 65 ans n’a pas la moindre idée du coup pendable que lui réserve son avenir immédiat. Cela fait plusieurs jours que ses moindres faits et gestes sont épiés. Casanier, Simon a une vie des plus paisibles. La boulangère, le boucher, la marchande de journaux, voilà les seuls contacts qui agrémentent ses matinées. Le marché du mercredi, un caddie chaque semaine à l’hypermarché histoire de réapprovisionner frigo et congélateur, constituent presque les seules raisons de sortir de son garage la vieille Renault Super 5, qu’il bichonne comme si elle sortait d’usine.

Aux beaux jours, Simon Flamand s’encanaille, part se promener, solitaire, dans les parcs de la ville, avec une préférence toute particulière pour celui du château. Il aime ce mélange de jardins à la française et à l’anglaise. Un patchwork qui fait face au palais impérial. Des allées et des massifs de fleurs tirés au cordeau cèdent leur place aux méandres de promenades plus intimistes, plus ombragées, prémices à l’entrée dans l’immense forêt domaniale que délimite une longue grille aux fers de lance dorés. Comme un cérémonial, un chemin de croix presque, Simon Flamand marque parfois une pause devant certains piédestaux. Jamais il ne se lasse d’admirer la statue d’Ulysse, bâton de pèlerin à la main, la nonchalante Chloé assise sur son rocher, Aphrodite dans son drapé mouillé lui collant à la peau… Pour Simon, le parc du château de Compiègne est son petit Louvre. Comme il y a des théâtres de verdure, Simon a son musée de plein air. En ce paradis luxuriant, seul le soleil est autorisé à mettre les œuvres des sculpteurs en valeur. Seul le chant des oiseaux, mêlé à quelques rires d’enfants et au bruissement des feuilles de la végétation, agrémente la beauté des sculptures et le paisible du lieu.

Au beau milieu des promeneurs venus découvrir le palais impérial, ou même oublier l’espace d’une heure, dans ce havre de paix, l’excitation urbaine, une silhouette incertaine flâne. Sans attirance particulière pour le travail remarquable des employés des parcs et jardins de la ville, elle ne détourne pas son regard de sa cible. La beauté de l’endroit ne la concerne pas. Tel un rapace tournant en silence au-dessus de sa future proie, l’ombre de la silhouette est là ; proche, non repérée, non repérable. Qui pourrait se douter du dessein inavouable de cette personne ô combien asexuée ? Coiffée d’une casquette à la Gavroche, cette créature androgyne parcourt les allées du parc, chaussée de mocassins qu’un ample pantalon noir se plaît à dissimuler à chacun de ses pas. Sa veste grise, de coupe masculine, supporte un trait féminin au niveau des hanches. La bouche, le menton s’interdisent tout indice sexuel. Rien ne permet de donner un genre à cet être humain. Ce véritable parangon d’hermaphrodisme est du genre qui vous met mal à l’aise, du genre à qui vous dites bonjour en omettant d’ajouter monsieur ou madame. Dissimulés derrière d’épaisses lunettes de soleil, ses yeux scrutent les parages à loisir, en toute discrétion. Son regard revient sans cesse vers son objectif, son idée fixe, sa victime désignée.

CHAPITRE 6

Margny-lès-Compiègne

Dans son studio Hervé Hannequin rumine. Répudié par le commandant Bourbon, l’ex-gendarme ne décolère pas. Il ne doit pourtant ses déboires qu’à lui-même. Faire main basse sur des scellés contenant de la marijuana et se faire prendre, ça ne pardonne pas. Il a tort de maudire Bourbon car celui-ci lui a évité un jugement et une incarcération certaine. Le gendarme a dû restituer la drogue. En échange, le commandant n’a pas ébruité l’affaire mais a viré Hannequin pour faute grave. Ce dernier se retrouve libre mais sans ressources. Rancunier, il n’a même pas la moindre reconnaissance envers son supérieur qui lui a tout de même évité les affres des geôles de la République.

À sa voisine de palier qui s’était étonnée de ne plus le voir partir au travail régulièrement, il prétexta qu’il avait démissionné de la gendarmerie, qu’il ne supportait plus la discipline militaire, les humiliations ; qu’il étouffait sous l’uniforme. En fait, la perte de cet uniforme est pour Hervé une énorme frustration. Il prenait plaisir au sein de la brigade de Compiègne. Il n’avait que des potes et n’était aucunement désappointé par le règlement militaire. Mais voilà, il avait voulu jouer au voyou et il s’en mordait les doigts, sans pour autant s’avouer à lui-même qu’il était seul responsable.

Célibataire, Hervé vit sur ses économies. Pôle emploi, allocations chômage. Les postes proposés sont déprimants : jobs auxquels son maigre bagage ne lui donne pas accès, d’autres d’une pénibilité qui le fait fuir, certains jugés dégradants à ses yeux. Son ego surdimensionné est assimilable à de la mauvaise volonté. Le désœuvrement, l’errance ont déjà entamé leur travail de sape. Lente déliquescence entraînant parfois les êtres les plus solides, les plus équilibrés, vers des chemins improbables, des destins pitoyables.

CHAPITRE 7

SRPJ de Rouen

L’enquête s’annonce difficile. Il n’est même pas envisageable de diffuser un portrait-robot du visiteur, meurtrier présumé. Pire, impossible de préciser si cet intrus est un homme ou une femme ! Les traces ADN ne sont d’aucune utilité. Seule la femme de l’avocat a laissé ses marques sur la veste de son époux, ce qui en soi n’a rien de suspect. La malheureuse – avec les précautions et les égards qui conviennent – est tout de même passée au crible des questions policières. Présente dans l’appartement lorsque le crime a été commis, et malgré la venue dans le parking de cette étrange et androgyne personne, Mme Langlois subit un interrogatoire délicat mais précis. Ce dialogue intrusif des policiers la déstabilise quelque peu. Avec l’accord de la veuve, une fouille minutieuse de ses tiroirs de cuisine est également opérée, dans le but de vérifier que dans la batterie de couteaux aucun ne correspond à l’arme utilisée.

Le légiste a rendu son rapport. Les plaies ont parlé. La mort a été instantanée. Trois coups. Deux en plein cœur, le troisième transperçant le poumon droit après avoir ripé sur une côte. En fait de couteau, il s’agirait plutôt d’une longue lame très effilée, comme une dague, un tournevis, un pique à brochette… De plus, ce qui n’arrange en rien les affaires des enquêteurs, d’après le toubib, nul besoin d’une grande force pour procéder à cette attaque. Cette remarque aussi laisse planer le doute quant au sexe de l’agresseur. Le troisième coup à droite, dévié par une côte, n’a pas rencontré plus de résistance que la mise en place d’une broche dans le cul d’un poulet, a confié au téléphone le légiste à Jules Van Renterghem. La poésie et la délicatesse du toubib laissent le commissaire, pourtant aguerri, sans voix. Heureusement, le langage employé dans le rapport destiné au dossier est plus châtié. Les deux hommes sont d’accord sur un point : Me Langlois a été surpris par l’attaque. Soit il connaissait son agresseur, soit il lui faisait confiance. Aucune trace de lutte, pas la moindre résistance.

– Ah ! Mourir par surprise, en douceur. S’éteindre rapidement sans avoir le temps de souffrir, quel bonheur, conclut le légiste qui titille depuis longtemps l’humour du commissaire rouennais. Ça c’est une attaque cardiaque !

CHAPITRE 8

Parc du château de Compiègne

Le kiosque des gardiens du parc connaît une effervescence inhabituelle. Un des gardiens enfourche sa bicyclette et disparaît dans les profondeurs du jardin, accompagné d’un jeune homme tourmenté. Son collègue s’apprête à téléphoner à la gendarmerie. Il questionne à nouveau la jeune fille qui lui fait face.

– Dites mademoiselle, ce n’est pas une blague au moins ?

– Mais non ! Puisque mon ami vient de partir avec l’autre garde pour lui montrer l’endroit !

Devant une adolescente blême et au bord des larmes, le fonctionnaire compose le 17.

– Gendarmerie, j’écoute.

– Bonjour. Je suis un des gardiens du parc du château. Voilà, on vient de nous informer qu’il y a un corps inanimé dans un bosquet du parc.

– Un mort ?

Le gardien se tourne vers l’adolescente.

– Il est vraiment mort ?

Refrénant ses sanglots, elle hausse les épaules.

– Je ne sais pas monsieur. C’est Aurélien qui s’en est approché. Il m’a dit que le type n’avait plus l’air de respirer. Moi je suis tout de suite retournée dans l’allée. J’avais trop peur.

– La petite me dit que son copain pense que c’est fini.

– Bon, gardez les témoins près de vous, on arrive.

 

La gendarmerie est située dans l’avenue qui borde le parc, à moins de cinq cents mètres de l’entrée. Rapidement sur les lieux le break Ford bleu pénètre l’impérial jardin, d’ordinaire interdit aux véhicules. Le claquement des portières précède de peu l’arrivée des quatre uniformes au kiosque. C’est l’adjudant-chef Keller qui mène le peloton.

– Adjudant-chef Keller, bonjour.

– Bonjour messieurs.

– Alors, ça se passe où ? demande Keller.

– Ah ! Ben, tenez ! Voilà justement mon collègue qui revient.

Essoufflé, le second gardien stoppe son vélo dans les pieds des militaires. Les fesses encore sur la selle, reprenant son souffle, il peine à articuler.

– Bonjour… Il y a bien un type… Un type mort.

– Z’êtes certain ?

– Je lui ai tâté le pouls mais ce n’était pas la peine. Il est froid comme du marbre.

Sur ces entrefaites, tel un joggeur, Aurélien rejoint le kiosque et vient serrer sa petite amie dans ses bras. L’adjudant-chef invite le gardien cycliste à le conduire sur les lieux. Il laisse un de ses hommes avec les deux jeunes tourtereaux afin de recueillir leur témoignage.

Au détour d’un chemin sinueux, devant un bosquet d’arbres que ceint une basse haie de buis, le groupe s’arrête.

– C’est là-dedans, lance le garde.

Avant même de pénétrer la végétation qui masque le corps, l’adjudant-chef remarque un filet de sang sur l’étroite bordure de gazon qui précède le liseré de buis. Quelques feuilles mortes ont été disposées çà et là pour masquer un rouge qui n’a rien à faire à cet endroit.

Outre le prestige qu’ils obtiennent auprès des femmes, les uniformes ont la fâcheuse tendance d’attirer les badauds. Ce qui en intervention a le don d’agacer Keller. Il se tourne vers ses deux subordonnés.

– Faites-moi le ménage. Je ne veux voir personne dans ce sous-bois, ni dans l’allée à moins de vingt mètres à la ronde !

En franchissant la petite haie, Keller constate dans le tapis de feuilles mortes du sous-bois, une trace menant au cadavre. Le corps a été traîné, ça ne fait aucun doute. Cela confirme que le type n’a pas fait un malaise en voulant aller pisser à l’abri des regards, pense-t-il immédiatement. Il s’approche de l’homme qui gît face contre terre, lui touche la carotide afin d’avoir sa propre certitude concernant la mort. Le môme a raison, c’est de la viande froide ! Sans plus attendre il empoigne son portable pour prévenir son patron. Le commandant Bourbon dépêche illico le médecin légiste et une équipe de la brigade criminelle.

CHAPITRE 9

Soissons, fin mai 2009

Nouvelle venue dans la ville, la silhouette rôde depuis quelques jours dans le quartier de la gare. Telle une sangsue, calée dans sa Golf, elle n’a pas quitté la rue Jean-de-la-Fontaine une journée durant. Depuis, la menace se déplace à pied ou en voiture au gré des allées et venues de Roland Germain. Aucune chance de se faire distancer. Et quand bien même ! Le domicile de ce paisible Soissonnais est définitivement repéré d’un drapeau à damier dans le GPS de la Volkswagen. L’emploi du temps, les trajets, les visites reçues à son domicile, tout est inscrit avec une précision diabolique à la page du cahier comportant son adresse. À chaque étape, le décor ainsi que l’environnement propice ou non à son forfait à venir sont décrits, annotés comme on décerne des étoiles dans le guide Michelin. Ici hors de question, là possible mais risqué, là-bas ce serait envisageable mais… La scène de crime devra si possible posséder trois étoiles.

Roland Germain, victime en devenir de ce zombie, de cette ombre menaçante, coule des jours paisibles dans la cité du vase brisé. Il ne se doute de rien. Sa vie, d’une monotonie assumée, il la laisse filer aux côtés de son épouse handicapée. Il sort très peu. Chaque semaine le couple reçoit la visite de leur fils, accompagné de sa femme et de leurs deux petites filles. Le rituel a l’air bien huilé, ce qui n’est pas pour déplaire aux yeux inquisiteurs de la camarde qui, à bord de son véhicule allemand, échafaude son forfait, tisse sa toile. Préparatifs minutieux, préliminaires d’un acte fou duquel émanera une inconvenante mais apaisante extase !

CHAPITRE 10

Gendarmerie de Compiègne

Dans le bureau du commandant Bourbon, Keller fait état à son patron de l’avancement des recherches.

– Simon Flamand : né le 18 octobre 1944 à Tergnier. Retraité de la SNCF. Il résidait rue Hurtebise à Compiègne. L’enquête de voisinage le présente comme un type introverti, sans histoire. Une de ses voisines s’inquiétait de voir ses volets restés ouverts alors qu’il était absent depuis deux jours. L’enquête de voisinage montre qu’il n’avait pas d’ennemis. Ni d’amis d’ailleurs ! À part la factrice, les éboueurs pour les étrennes, jamais une visite. D’après le toubib, il a rapidement succombé à ses blessures. Un coup de couteau dans le foie, un autre qui lui sectionne l’aorte. Imparable ! Le crime remonte à deux jours, difficile d’être plus précis. Le mobile n’est visiblement pas crapuleux. Son portefeuille contenant 85 euros a été retrouvé dans la poche de sa veste, ainsi que les clefs de son domicile, sa montre…

– Votre sentiment Keller ?

– Difficile mon commandant. L’acte gratuit d’un taré qui frappe aveuglément ? Une vengeance ? Mais ce type ne côtoyait personne ! Pas d’amis, pas d’ennemis !

– Oh ! Ça c’est vite dit.

– Enfin pour l’instant on n’a pas le moindre départ de piste mon commandant.

Tandis que les deux gendarmes se perdent en conjectures, la sonnerie du téléphone retentit.

– Commandant Bourbon, j’écoute.

– …

– Quoi !

– …

– Sans blague ? Vous ne bougez pas, j’arrive.

Bourbon raccroche, toise Keller qui se demande si c’est du lard ou du cochon.

– Votre deuxième proposition semble être la bonne Keller !

– C’est-à-dire ?

– C’est peut-être le fait d’un taré, mais ce n’est certainement pas un acte gratuit ! Venez, le légiste a un message pour nous.

– Un message ?

– Oui, le mort a parlé.

Bourbon regarde avec délectation le regard incrédule de son fidèle juteux-chef.

– Enfin, disons pour être plus précis qu’il a desserré les dents !