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SHOSHANNA
MÈRE ET FILLE DANS LES TÉNÈBRES DE L’HISTOIRE

ELAINE KALMAN NAVES

Shoshanna

Mère et fille
dans les ténèbres de l’histoire

traduit de l’anglais par Chantal Ringuet

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Alias est une division du Groupe Nota bene.

Titre original: Shoshanna’s Story. A Mother, a Daughter and the Shadows of History

© 2003 Elaine Kalman Naves

© Alias, 2017, pour la traduction française

ISBN: 978-2-924787-04-5

ISBN PDF: 978-2-924787-06-9

ISBN ePUB: 978-2-924787-07-6

PRÉFACE DE L’AUTEURE

Il y a quelque vingt ans, après avoir publié mon ouvrage Journey to Vaja: Reconstructing the World of a Hungarian-Jewish Family, j’ai présenté une série de conférences publiques. De ce livre consacré à mon père et à ses origines, je citais invariablement la première phrase: «Au début, il y avait moi et mon père.»

Après un certain temps, ces paroles ont commencé à sonner creux. N’avais-je pas une mère? Ne désirait-elle pas que j’écrive à son sujet? (Oui, ardemment.) Comment pouvais-je affirmer que mon père était le commencement pour moi, quand il est évident pour tout le monde que la mère arrive en premier?

J’étais certaine que des raisons sérieuses m’avaient poussée à sonder d’abord les origines de mon père. J’avais étudié l’histoire à l’université et j’aspirais à en explorer une facette inédite. Les proches parents de mon père étaient des fermiers et des propriétaires terriens juifs et prospères, dont le mode de vie était mal documenté. Journey to Vaja a exigé de moi une approche mesurée, presque savante, à l’égard d’une histoire familiale qui s’étendait sur deux siècles, afin de retracer l’émigration des ancêtres de mon père de la Pologne au nord-est de la Hongrie, ainsi que l’émergence et le déclin des fortunes juives dans cette région. En racontant leur histoire, j’ai senti que j’innovais sur le plan historique.

Ma mère, elle, était issue d’une lignée beaucoup plus simple: celle de marchands et de commerçants juifs qui habitaient de petites villes. Leur histoire ne semblait avoir aucune portée historique particulière.

Pourtant, elle comportait beaucoup plus que cela.

À mesure que je grandissais, mon père nourrissait mon imagination en forgeant une version idéalisée de son passé, dont les contours sépia étaient colorés de légères teintes rosées. En contraste, la version que ma mère donnait de son passé était apocalyptique: une tombée en disgrâce au son des bombes sifflantes; des visions de corps mutilés, de marches forcées et de paysages incandescents.

Indulgent et amoureux, mon père était facile à aimer. À l’inverse, ma mère était imprévisible et explosive; elle distribuait des gifles au lieu de chocolats; nous réprimandait plutôt que de nous gâter. Notre relation n’était pas simple, face à mon père, elle était mon alliée tout autant que ma rivale. Mon alliée, car mon père était désespérément conservateur quand venait le temps d’élever des filles – elle le lui a souvent fait remarquer–; ma rivale, car elle réclamait toute l’attention dans notre foyer. Personne d’autre ne pouvait briller.

Il m’aurait été difficile d’exiger un récit plus captivant que les événements de sa vie; pourtant, il a fallu que je mûrisse beaucoup avant de reconnaître qu’en dépit de l’état de crise permanent dans lequel elle se plongeait, elle était faite d’acier. C’était une très bonne chose pour notre famille. C’était même une très bonne chose pour moi, son aînée.

Quand j’ai commencé à écrire son histoire, j’ai choisi de montrer uniquement son point de vue. Après plusieurs essais, j’ai conclu que je ne pouvais raconter la vie de ma mère sans m’y engager personnellement. J’ai alors pris le parti de raconter son histoire d’après mon propre point de vue d’enfant, c’est-à-dire de la petite enfance à l’âge de raison. (Plus tard, certains critiques ont demandé si le livre n’aurait pas dû s’intituler plutôt L’histoire d’Elaine.)

Adolescente, lorsque j’ai appris que mon père était le deuxième mari de ma mère – et qu’ils avaient été tous deux mariés chacun de leur côté avant la guerre –, mes sympathies se sont tournées de façon tordue vers le premier mari de ma mère. Pourquoi ne lui était-elle pas restée fidèle, comme Pénélope l’avait fait envers Ulysse? Comment avait-elle pu monnayer son amour si promptement? Je bouillonnais de rage adolescente en songeant au triangle romantique au sein duquel j’étais née. J’ai mis beaucoup de temps à développer suffisamment de compassion pour me rendre compte que sa décision avait été parfaite en fonction du développement de ma propre vie. Elle avait fait un choix, oh! si judicieux.

Quatorze ans après la publication initiale de Shoshanna, je réalise que je n’avais pas compris la véritable portée de l’histoire de ma mère ou du mariage de mes parents avant d’en écrire même la dernière phrase. En ce sens, la rédaction de ce récit a été une quête psychologique, alors que celle de la vie de mon père avait été une quête historique.

Après la publication de ces deux ouvrages sur ma famille, Vaja et Shoshanna, je croyais en avoir terminé avec la Seconde Guerre mondiale. Les deux ouvrages qui ont suivi Shoshanna ont été profondément ancrés dans l’histoire littéraire canadienne et dans l’histoire canadienne. Mais une chose curieuse s’est produite lorsque je me suis mise à écrire mon premier roman. Bien que j’aie prévu que The Book of Faith serait léger, contemporain, et qu’il se déroulerait entièrement à Montréal, à ma grande surprise – accompagnée, je dois l’avouer, d’une certaine consternation –, y défilait toute une troupe de survivants de l’Holocauste. Pour finir, ils n’ont ni monopolisé l’histoire ni altéré son caractère fondamentalement ludique, mais ils m’ont fait prendre conscience de ceci: tandis que je pensais en avoir terminé avec la Shoah, elle avait encore des comptes à régler avec moi.

Je comprends bien aujourd’hui qu’au-delà des circonstances entourant le choix difficile qu’a entraîné ma naissance, c’est dans la perte que je suis née. Le moindre vestige du «moi» de mes parents, du premier mari de ma mère et de leur cohorte entière, participe d’un deuil dont l’échelle demeure inimaginable pour tous ceux qui n’ont pas vécu leur expérience, y compris moi-même. Voilà le monde dans lequel je suis née. C’est ce monde que je tente de comprendre depuis que j’ai commencé à écrire.

Elaine Kalman Naves, automne 2016

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE DE L’AUTEURE

CHAPITRE 1
ROSE

CHAPITRE 2
DEMI-TASSES

CHAPITRE 3
HONTE

CHAPITRE 4
LES TANTES

CHAPITRE 5
DES RÉVERBÈRES À LA CAVE

CHAPITRE 6
LA COULEUR DE LA TERRE

CHAPITRE 7
UNE ÉDUCATION JUIVE

CHAPITRE 8
AMOUREUX

CHAPITRE 9
HISTOIRE

ÉPILOGUE

NOTE DE L’AUTEURE

GLOSSAIRE HÉBREU

GLOSSAIRE HONGROIS

REMERCIEMENTS

CHAPITRE 1

ROSE

Lorsque nous habitions encore à Budapest, avant la révolution, j’avais demandé un jour à Shoshanna comment un bébé arrivait dans le ventre de sa mère. Shoshanna était penchée au-dessus de la table de la cuisine recouverte d’une nappe blanche fraîchement repassée. Elle s’affairait à étirer une pâte mince comme une feuille de papier sur la surface enfarinée. Une petite déchirure se forma alors dans un coin de la pâte semblable à un parchemin, près du bord de la table. Shoshanna redressa subitement la tête, agacée. Sur sa joue, une tache blanche devint rougeâtre à cause de la chaleur qui émanait du four, ou peut-être à cause de l’émotion.

«Ne me pose pas ce genre de questions, dit-elle. Quand tu seras assez grande, je te dirai tout ce que tu dois savoir.»

Le lendemain, il pleuvait, et Shoshanna chanta pour moi sa Cendrillon des jours pluvieux, une version musicale dans laquelle elle avait joué le rôle principal à 12 ans. Les paroles commençaient ainsi: «Oh, les gâteaux à la crème sont si délicieux!»

L’un des passages de cette chanson faisait jaillir des larmes sur mon visage chaque fois que Shoshanna le chantait avec sa voix de soprano déchirante. Cendrillon pleure les gâteaux à la crème qu’elle ne peut avoir parce qu’elle n’a plus d’anyu1 ou d’apu pour lui en acheter. Quelle chose terrible, lorsqu’il n’y a pas de maman ou de papa pour vous apporter un chou à la crème quand vous en avez tellement envie!

Shoshanna termina la chanson des jours pluvieux et elle me peigna les cheveux pour la troisième fois ce matin-là.

À bien y réfléchir, Shoshanna était orpheline et Gusti aussi, même s’ils n’étaient pas des enfants orphelins. Mes apu et anyu s’étaient connus dans un orphelinat; il était âgé de 40 ans et elle en avait 27. Ils ne se considéraient pas eux-mêmes comme des orphelins, mais seulement comme des individus qui l’étaient devenus tardivement.

Voici comment ils s’étaient rencontrés. Shoshanna et sa sœur Vera étaient revenues des camps ensemble. Après la fin de la guerre, elles étaient retournées directement en Hongrie, à Budapest. Vera était demeurée chez des parents éloignés qui ne la traitaient pas très bien. Shoshanna avait voyagé seule jusqu’à la petite ville où elles étaient nées toutes deux. Elle y avait retrouvé la maison familiale dépouillée de tous ses meubles; il ne restait que le portrait de sa sœur Magda, qu’elle emporta avec elle à Budapest. Peu de temps après, Vera quitta la Hongrie pour une contrée éloignée, le Canada. Shoshanna réussit à dénicher un emploi dans un orphelinat, arguant qu’avant la guerre, elle avait exercé le métier d’enseignante.

Un matin, pendant que Shoshanna versait du kérosène sur les têtes des orphelins pour enrayer les poux, Gusti était venu la chercher. Il apportait le message d’un parent qui vivait à la campagne, dans un village où il était considéré lui-même comme un homme important.

«Ton beau-frère a appris que tu es ici, à Budapest, et que tu travailles dans un orphelinat», avait dit Gusti à Shoshanna, en la regardant renverser un seau de kérosène sur la tête d’un jeune garçon. «Comment peut-il dormir la nuit tout en sachant que la veuve de son frère doit vivre parmi des étrangers? Lui et sa femme pourraient partager leur foyer avec toi.»

Oui, Shoshanna avait perdu son mari. Il avait disparu pendant la guerre. Gusti était seul, lui aussi; son épouse et sa fille étaient décédées.

Quelque temps plus tard, des dispositions avaient été prises et Shoshanna avait quitté l’orphelinat avec Gusti Weinberger. Ils avaient voyagé en camion jusqu’au village où vivait le beau-frère de Shoshanna. Peu après, Shoshanna et Gusti étaient tombés amoureux.

Et c’était tout ce que j’avais besoin de savoir, conclut brusquement Shoshanna en écartant la brosse et le peigne, à propos de la manière dont j’avais atterri dans son ventre.

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Lorsque les infirmières m’ont déposée dans un couffin au chevet de Shoshanna après ma naissance, elle ne cessait de me regarder. Bien qu’il fût minuit, elle leur avait demandé de laisser toutes les lumières allumées. Elle ne dérangeait personne, car elle se trouvait dans une clinique privée. C’était avant que tout soit nationalisé. À cette époque, Gusti avait encore de l’argent.

Le matin, il était venu, tout sourire, et il lui avait apporté des roses-thé. Des roses en novembre! Dans une petite boîte en velours, une surprise apparut: un anneau épais et doré sur lequel étaient gravées en relief les initiales de Shoshanna. Il le glissa à son annulaire. Il embrassa son doigt, puis sa bouche, et lui chuchota dans le cou que l’anneau de mariage viendrait plus tard, dès que possible. Il me souleva de mon couffin et pleura de joie.

«Si j’avais cru, commençat-il… Si j’avais cru que je pourrais avoir un enfant à nouveau.»

Shoshanna et Gusti conservèrent un journal décrivant chacune de mes ingestions. Avant et après chaque tétée, ils me déposaient sur l’instrument de pesée, puis ils soustrayaient la différence et la notaient dans un grand livre. «2,80 kilos à la naissance», avait écrit clairement Gusti au crayon de plomb; 2,70 kilos dix jours plus tard, quand ils m’emmenèrent à la maison. À la fin du mois, mon poids atteignait 2,91 kilos. Ce jour-là, Shoshanna inscrivit, de son écriture brouillonne, «¼ de pomme râpée + 5 cuillers à café remplies de jus d’orange légèrement sucré une fois par jour».

Blanca Néni, ma pédiatre, fut la première à me rendre visite à la maison. Nous l’appelions Blanca Néni au lieu de docteure Kertész, car c’était la tradition hongroise de nommer affectueusement «tante» ou «oncle» une personne plus âgée, qu’elle soit parente ou non. Shoshanna me libéra de mes pólyák sur la table de la salle à manger et elle enleva mon petit maillot de corps et ma couche.

«Ses jambes sont courbées», souligna Shoshanna.

«N’importe quoi, rétorqua Blanca Néni. Tous les bébés ont les jambes courbées. C’est à cause de la manière dont le fœtus se place dans l’utérus. En fait, continua-t-elle en regardant Shoshanna d’une manière suggestive, elle a les cuisses les mieux proportionnées que j’ai jamais vues chez une petite fille.»

«Je ne parle pas de ses cuisses, poursuivit Shoshanna, qui ne cédait jamais facilement, mais de ses mollets. Ils sont tellement courbés, Blanca Néni.»

Shoshanna avait les plus belles jambes au monde: de longs mollets fermes et des genoux nobles. Gusti disait qu’elle avait les jambes d’une gazelle. Dans le camp où Blanca Néni et Shoshanna s’étaient rencontrées, Shoshanna avait remporté le premier prix d’un concours de beauté. Ce n’était pas un concours officiel, mais seulement un jeu que les filles avaient inventé pour passer le temps. Elles étaient là, environ cent femmes entassées dans une immense salle, leurs têtes étaient rasées et elles étaient dépourvues de tout vêtement. Comme elles étaient arrivées depuis peu, elles avaient encore des formes. Et elles s’attribuaient mutuellement des prix pour les plus belles épaules, la plus belle poitrine, les plus belles fesses. Shoshanna remporta le prix des plus belles jambes. Blanca Néni et son amie Hedy, elle aussi docteure, étaient les juges.

Blanca Néni était corpulente et grassouillette; elle portait des vêtements masculins de tweed en laine peignée. Ses cheveux, longs jusqu’à la mâchoire et tirés derrière des oreilles charnues aux larges lobes, semblaient lustrés par endroits. Bien qu’elle fût aussi juive que Shoshanna et Vera, Blanca Néni avait joui de certains pouvoirs et de privilèges dans le camp parce qu’elle était médecin. Bien entendu, rien de tout cela n’était officiel. Pour exercer ses pouvoirs, elle avait dû prendre des risques.

Une fois, en faisant la queue pour le repas du midi, Vera n’avait pas pris le bol de soupe qui lui revenait. La soupe ne contenait rien, pas même le gros morceau de carotte qui aurait dû flotter dans son bouillon écumeux. Vera avait saisi le bol suivant. Un gardien l’avait arrachée de la queue et battue.

«À vif, me dit Shoshanna. Ses fesses étaient à vif.»

Shoshanna avait emmené Vera en la traînant afin qu’elle montre ses fesses à Blanca Néni. Celle-ci lui avait appliqué de la pommade sans mot dire. Par la suite, on avait chuchoté que Blanca Néni avait déversé un torrent d’injures au commandant du camp, rien de moins. Et croyez-le ou non, le commandant avait envoyé chercher le gardien coupable, il l’avait réprimandé devant Blanca Néni, puis il l’avait affecté à une autre tâche. Mais les choses auraient pu facilement se produire à l’inverse, ajouta Shoshanna. Blanca Néni avait été chanceuse. Elle avait risqué sa vie pour sauver les fesses de Vera.

Shoshanna interrompit son ouvrage de couture. Elle était en train de broder une robe à smocks que Vera m’avait envoyée de Montréal. «Blanca Néni aimait les femmes, tu sais, mais pour moi et pour Vera, elle était simplement une bonne amie, dit-elle. C’est pourquoi elle est ta docteure, maintenant.»

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Après avoir été alitée dix jours à la klinika, Shoshanna m’avait ramenée à la maison, rue Ó, dans un quartier juif défavorisé de Budapest, où elle et Gusti vivaient avec l’oncle et la tante de celui-ci, Jani Bácsi et Cirmi. Au grand dam de Shoshanna, à la maison, les punaises et les poux étaient de retour en force. Avant d’accoucher, elle avait soigneusement désinfecté par fumigations la chambre qu’elle occupait avec Gusti au moyen de poudres décapantes et d’essence. Mais durant leur absence, la tante et l’oncle, mordus et exténués, s’étaient réfugiés dans l’ancienne chambre de bonne que le jeune couple occupait et dans laquelle un berceau avait été récemment placé, dans l’attente de ma naissance. Jani Bácsi et Cirmi avaient probablement transporté le fléau avec leur propre literie.

Shoshanna et Gusti me ramenèrent à la maison emmaillotée dans les pólyák de Georgetta, l’unique enfant de Jani Bácsi et de Cirmi. Si elle avait survécu, Georgetta aurait été mon aînée de vingt ans. Sa layette semblait encore neuve: elle comprenait des maillots de corps brodés, des bavettes amidonnées, de petites chemises de nuit blanches avec des finitions en dentelle, une pólya raffinée. Tous ces vêtements avaient été conservés entre des épaisseurs de papier fin. Shoshanna n’eut que de nouvelles couches à acheter pour moi.

De tous les frères et sœurs du père de Gusti, Jani Bácsi était le seul qui avait survécu à la guerre. C’était un Juif de Budapest, et non un Juif de la campagne; c’est pourquoi lui et Cirmi avaient été épargnés. À Budapest, il n’y avait pas eu de déportations systématiques comme à la campagne. Il y avait eu un ghetto, des atrocités – de temps à autre, durant la dernière année de la guerre, le sang juif avait coloré le Danube en un rouge cramoisi –, mais les chances de s’en tirer vivant étaient bien meilleures à Budapest qu’ailleurs. Jani Bácsi et Cirmi s’étaient débrouillés tant bien que mal. Mais Georgetta avait péri, à 18 ans. Elpusztult.

Jani Bácsi avait toujours une pipe à portée de main, si bien que l’appartement à hauts plafonds sentait la fumée de pipe. Il comprenait deux grandes pièces, dont l’une servait de bureau, ainsi qu’une petite cuisine. À l’extérieur de celle-ci, une petite pièce carrée était réservée à leur ancienne domestique. C’est là que Shoshanna désobéissait aux ordres de la pédiatre et qu’elle me laissait pleurer ou non. Blanca Néni n’avait jamais été très claire à ce sujet: nourris-la à satiété, assure-toi que sa couche est propre, mais ne la reprends pas avant le prochain allaitement prévu. Non, ne la reprends pas, même si elle hurle sans cesse: c’est bon pour ses poumons. Mais Shoshanna pensait: on ne peut laisser hurler un bébé durant la nuit dans un foyer où vivent plusieurs personnes. En effet, on ne pouvait laisser un bébé perturber le sommeil de Jani Bácsi et de Cirmi. Elle n’osait pas m’amener au lit avec elle et Gusti, craignant que les punaises de lit ne m’attaquent. Le fauteuil matelassé, où elles pouvaient aussi s’être confortablement installées, n’était pas une option non plus. Elle avait donc envoyé Gusti chercher une simple chaise en bois dans la cuisine. Après m’avoir nourrie en position bien droite, elle se laissait glisser sous l’édredon et essayait de dormir. Mais elle ne pensait qu’à une chose: dénicher un endroit à elle, débarrassé des punaises de lit, sans Jani Bácsi et Cirmi, dont la douleur causée par la perte de Georgetta semblait ravivée depuis mon arrivée. Shoshanna sentait qu’il lui fallait cacher la joie qu’elle éprouvait à mon égard.

Personne n’appelait Cirmi de son vrai nom, «Cirmi Néni». On disait toujours «Jani Bácsi et Cirmi», car elle était beaucoup plus jeune que Jani Bácsi, qui approchait la soixantaine, à cette époque. Ils avaient fait connaissance lorsqu’il était un avocat montant. De petite taille, c’était un homme élégant dans son tailleur croisé, avec ses cheveux foncés et gominés vers l’arrière. Il ne donnait alors aucun signe de la hernie sévère qui le forcerait à marcher avec une canne durant ses dernières années. Cirmi, de son côté, avait un passé un peu trouble. On disait que son premier mari la battait. Elle appelait sa mère Muttika, mais il n’y avait aucun père dans le tableau. Un jour, au début des années 1920, elle était simplement apparue dans le bureau de Jani Bácsi. Avec ses chaussures en peau d’alligator et son sac à main assorti, elle projetait une image élégante. Grande, mince et longiligne, elle était magnifique, malgré deux énormes incisives séparées par une ouverture qui aurait été disgracieuse chez d’autres, mais qui accentuait son charme.

Elle divorçait, et Jani Bácsi l’avait conseillée. Quelques mois plus tard, elle était revenue le voir, requérant son avis. Que pensait-il d’untel qui lui avait demandé sa main? Derrière son bureau, Jani Bácsi s’était levé, puis penché sur la main en question pour y déposer un baiser. Elle ne croyait tout de même pas, avait-il alors dit, qu’il l’avait aidée à se séparer de son premier mari afin qu’elle épouse un autre homme que lui. Cirmi avait interprété ses paroles comme une déclaration d’amour.

Georgetta était une enfant exceptionnellement belle, avec des lèvres charnues et des yeux brun foncé et profonds. Jani Bácsi et Cirmi la gâtaient sans pudeur. En fait, ils plaçaient son pot sur la table reluisante de la salle à manger. Cela se passait dans leur appartement de la rue Szécheny, au bord du Danube, et non dans la miteuse rue Ó, où ils habitaient lorsque je suis née. Jani Bácsi exerçait toujours sa profession d’avocat. C’était avant qu’il ne se mette en tête, sous les encouragements de Cirmi, l’idée que si le droit permettait de vivre décemment, seules les affaires apportaient la véritable richesse.

Naguère une belle enfant gâtée, Georgetta devint une belle fille entêtée. À un moment, il y eut un petit ami dans le décor. On ne savait s’il était juif ou non. Elle l’avait rencontré durant l’Occupation allemande. Ses parents la suppliaient de ne pas le fréquenter le soir, mais elle n’avait pas l’habitude de les écouter. Elle était obstinée, sauvage, et, souvent, elle ne respectait pas le couvre-feu. Un soir, elle ne revint tout simplement pas à la maison. Elle avait péri. Elpusztult.

Une fois où Shoshanna était revenue dans la rue Ó après m’avoir emmenée dans mon landau faire une promenade en vitesse, Jani Bácsi et Cirmi s’étaient introduits dans notre chambre. Shoshanna était alors en train de me dévêtir – de m’enlever les vêtements de Georgetta, bien entendu. Ils avaient pleuré au-dessus de moi dans le berceau et avaient évoqué la mémoire de Georgetta, en disant que je lui ressemblais. Shoshanna ne savait que répondre, alors elle avait dit la première chose qui lui avait traversé l’esprit: «Vous devez oublier Georgetta. Pourquoi vous tourmenter?»

Elle voulait être aimable. Elle s’efforçait elle-même d’oublier, de vivre dans le moment présent qui lui offrait tant d’avantages, malgré les nombreuses épreuves et les désagréments. Mais les deux individus l’avaient regardée fixement durant un moment, incrédules. Soudain, Cirmi semblait vieille elle aussi, avec sa chevelure plus grise que noire, son visage hagard et la dent protubérante qui déformait sa lèvre inférieure en un rictus de tristesse. Puis, comme s’ils avaient convenu d’un arrangement préalable, leurs mains s’étaient trouvées et ils avaient quitté la chambre ensemble.

Cette nuit-là, lorsque Shoshanna m’avait sortie du berceau pour me nourrir, elle avait poussé un cri perçant. Le berceau était grouillant de punaises de lit.

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En 1947, la crise du logement battait encore son plein à Budapest, et c’est pourquoi nous habitions cette chambre de bonne exiguë appartenant à la famille de Gusti, située à proximité de la synagogue de la rue Dohany. Mais après la scène des punaises de lit, Gusti avait conclu, avec une rapidité peu banale, la transaction qui nous avait permis de déménager dans notre propre logement de la rue Róna.

Cet appartement comportait plusieurs avantages. Il était en banlieue et baignait dans l’air pur et frais du quatorzième arrondissement, pas très loin du vaste parc appelé le Liget, un endroit idéal pour promener un bébé dans une poussette. (Blanca Néni avait donné ses instructions: «Tu peux l’emmener à l’extérieur, y compris les jours les plus froids, sauf si le temps est venteux.») Il se trouvait à proximité de l’épicerie de la rue Thököly, que mon père avait achetée en partenariat avec Zoli Bácsi, son seul oncle survivant du côté de sa mère. Cela permit à Shoshanna, après qu’elle eut engagé une jeune fille pour veiller sur moi et sur la maison, de descendre en courant au magasin, où elle passait deux ou trois heures par jour, de s’asseoir à la caisse et de veiller à ce que tout soit en ordre. En outre, l’appartement procurait de l’intimité. Enfin, Shoshanna pouvait suivre à la lettre les règles de Blanca Néni concernant l’éducation des enfants.

Blanca Néni était une excellente pédiatre, entre autres parce que ce qu’elle exigeait des parents était très difficile à suivre. Son avis s’opposait au bon sens habituel et, pour cette raison, il devait assurément promouvoir une bonne santé.

Shoshanna et Gusti étaient allongés dans l’obscurité du nouvel appartement, qui était suffisamment grand pour accueillir des sofas-lits agencés le long des murs opposés du salon. Leurs yeux étaient grand ouverts, leurs muscles étaient tendus, leurs tympans vibraient.

«Vas-y, nourris-la, s’il te plaît», implorait Gusti.

«Blanca Néni a dit seulement une fois aux quatre heures.»

«Mais elle a faim.»

«Non, elle n’a pas faim. La nuit dernière, quand je suis allée vérifier sa couche, elle a cessé de pleurer dès que je l’ai prise dans mes bras.»

«Si c’est ainsi, je vais la prendre moi-même

«Non, Gusti! Blanca Néni dit que c’est bon pour ses poumons que nous la laissions crier.»

Je hurlais dans le berceau à six pieds de là, tout près de la chaleur du poêle en céramique. Lorsque Shoshanna, épuisée par le manque de sommeil et la frustration, vint enfin me nourrir, elle lança son cri perçant habituel, plus haut perché que le mien. La même puanteur graisseuse, le berceau grouillant une fois de plus, avec la peste brunrouge. Les punaises de lit avaient migré dans le berceau, de la rue Ó à la rue Róna.

On appela Nanush. Nanush était l’aînée des trois tantes de Gusti qui avaient survécu. C’était une femme forte, une vraie tatie, quelqu’un sur qui on pouvait s’appuyer. Shoshanna, en pleurs, fit venir Nanush et lui dit qu’elle allait faire une crise de nerfs si elle apercevait une autre punaise.

Nanush était une femme courtaude aux jambes légèrement arquées, qui affichait un air de grande compétence. Elle déboîta le berceau, une latte après l’autre, en seulement quelques minutes. Elle transporta la bassine depuis le grenier et l’apporta dans la cuisine, de la même façon que procédait la blanchisseuse les jours de lessive. Elle remplit le poêle de bûches et fit bouillir de grandes quantités d’eau dans notre plus grand chaudron. Elle plaça d’abord les lattes dans le seau à linge et elle versa de l’eau bouillante dessus, non pas une ou deux fois, mais bien trois fois. Elle répéta ensuite cette procédure avec le matelas du berceau. Ce fut la fin des punaises de lit.

Lorsqu’une crise survenait, Nanush avait l’habitude de prendre les choses en main. Elle avait incarné la voix de la raison à ma naissance, aussi, elle était la seule personne qui avait gardé la tête froide, d’après Shoshanna.

Gusti avait une expérience antérieure de la naissance. À ses yeux, la naissance était un processus hideux, composé de portions égales de sang, de souffrance et de bruits insupportables. Par-dessus tout, cela impliquait une attente démesurée. Sa première fille, Évike, était venue au monde après pas moins de dix mois de gestation. Il s’attendait à ce qu’il en aille de même avec moi.

Le 9 novembre, soit dix jours avant la date prévue de ma naissance, Shoshanna s’était réveillée en douleurs à cinq heures du matin chez Jani Bácsi et Cirmi. Gusti avait tenté de camoufler son excitation en comptant la durée des contractions, qui survenaient d’abord toutes les dix minutes, puis toutes les sept minutes, toutes les cinq minutes… Cirmi, chic et élégante dans son peignoir de soie grise, même le matin, était allée frapper discrètement à leur porte à dix heures. C’était en soi différent des autres jours; d’habitude, c’est Shoshanna qui appelait Cirmi pour l’informer que le café au lait était prêt.

À l’exception de Georgetta, Cirmi ne s’était jamais occupée de personne. Non seulement elle ne savait pas cuisiner, mais elle ne savait pratiquement pas comment manger. Elle ne pouvait digérer rien d’autre que les aliments les plus fins; des gâteaux à la crème pour déjeuner, s’il y en avait, sinon elle n’avalait rien. Elle ne mangeait que les aliments les plus frais et les mieux choisis. Lorsque Shoshanna servit une soupe au chou-fleur réchauffée, Cirmi la refusa. À la vue des restes, elle manquait de s’étouffer.

Aussi dépourvue de sens pratique qu’elle l’était, Cirmi avait pourtant compris rapidement la situation dans la chambre de bonne. «C’est le moment», avait-elle dit à Gusti, qui avait alors faiblement argué que l’on était dix jours à l’avance, et qu’Évike avait pris dix longs mois avant de venir au monde.

«C’est le moment», avait répété Cirmi, et elle était allée chercher Jani Bácsi, afin qu’il demande au concierge d’appeler un taxi. Cirmi était trop imbue de sa supériorité pour s’adresser elle-même au concierge.

La klinika était située dans la rue Szoby, à quelques minutes en voiture. À peine Shoshanna arrivée, ses eaux avaient crevé. On avait appelé le docteur Vágó. Mais avant même qu’il puisse se rendre sur les lieux, les douleurs avaient cessé. À midi, Shoshanna était de retour rue Ó, après une marche durant laquelle le bras protecteur de Gusti l’avait soutenue. Gusti lui avait assuré qu’il faudrait attendre encore six semaines au moins avant que je fasse mon apparition. «Mes enfants, avait-il plaisanté, reconnaissant pour ce répit temporaire, sont des types prudents, comme leur père. Ils ne sont jamais très pressés.»

Shoshanna réchauffa la soupe aux fèves qu’elle avait préparée la veille et mise de côté. En grand appétit après le labeur du matin, elle avala le gros pilon d’oie que Nanush lui avait apporté le jour précédent. Et puis, vaincue par l’envie de dormir, elle s’allongea pour faire une sieste. Elle se réveilla brusquement à quatre heures de l’après-midi, le ventre en douleurs.

Gusti ne voulait pas entendre parler de retourner à la klinika. «J’ai été la risée de tous auparavant, dit-il. En 1938, Mancika et moi avons déménagé de la campagne à Debrecen, où nous sommes restés durant un mois entier dans l’attente qu’Évike choisisse son moment. Et nous avons attendu, attendu et attendu encore, jusqu’à ce que la ville entière ricane à mon sujet.»

Shoshanna se tenait dans la vaste pièce de l’appartement de Jani Bácsi et de Cirmi, le dos contre la chaleur du poêle. «Ça fait mal», dit-elle de manière stoïque, en grimaçant. De Gusti, elle avait appris que Mancika avait fait toutes sortes d’histoires lorsqu’elle avait été en douleurs, qu’elle avait hurlé, en fait. Mancika, ce modèle de quiétude, de calme et de noble sang-froid, n’avait pas seulement perdu le contrôle; elle avait braillé, ainsi que l’exprimait Gusti en utilisant le jargon d’une cour de ferme, «comme un porc en train d’être abattu». Shoshanna, qui était criarde de nature, était déterminée à retenir ses cris à tout prix.

À ce moment critique, Nanush réapparut. Elle venait chaque après-midi afin de vérifier si tout allait bien ou pour apporter sa contribution au souper, pendant lequel elle avait coutume de rester. Elle jeta un coup d’œil vers Shoshanna et demanda: «Pourquoi est-elle ici?» Gusti expliqua la situation et fit une boutade à propos des «fausses douleurs» du matin.

«N’importe quoi, fit Nanush. Elle a perdu ses eaux. La klinika n’aurait pas dû la retourner à la maison. Regarde comme elle souffre. Pour un homme prudent, Gustikám, tu es plutôt irresponsable.»

On appela le taxi à nouveau. Nanush suivit, tout comme le fit Jani Bácsi, même s’il n’était pas évident de savoir à qui ils voulaient offrir leur soutien de Shoshanna, qui se mordait les lèvres tout en demeurant calme sur le siège avant, ou de Gusti, dont les mains tremblaient de façon incontrôlable lorsqu’il épongeait son sourcil avec un mouchoir trop grand, à l’arrière de la voiture.

Le médecin de service, un homme plus âgé vêtu de blanc, examina Shoshanna. «C’est douloureux, n’est-ce pas, ma chère jeune femme? Cela va vous faire beaucoup plus mal, je le crains. Vous n’êtes pas encore très ouverte. La sœur vous amènera à votre chambre. Marchez autant que vous le pouvez. Un premier bébé prend son temps en douceur.»

Se déclarant satisfaite du déroulement des choses, Nanush s’en alla, laissant Gusti entre les mains de Jani Bácsi. Ils s’assirent dans la chambre de Shoshanna tandis qu’elle marchait en faisant des cercles devant eux, arrêtant ses déambulations dès qu’une contraction frappait et agrippant le cadre de lit ou la main de Jani Bácsi aussi longtemps qu’elle durait. La sœur arriva et lui donna un comprimé. «Cela va rendre la douleur meilleure, mon ange.» Shoshanna comprit que la douleur diminuerait, mais non: en disant «meilleure», la sœur voulait dire «plus forte». Les comprimés semblaient avoir été conçus pour transformer les vagues de douleur en un mur solide, sans accorder le moindre répit.

Shoshanna ne pouvait plus marcher et s’effondra sur le lit. Gusti se mit à pleurer doucement. Shoshanna perdit son sang-froid. «Jani Bácsi, dit-elle, sors-le d’ici, s’il te plaît! Retourne à la maison, Gusti, laisse-moi souffrir en paix.» Elle avait besoin de crier, mais elle ne pouvait le faire devant lui. Elle était résolue à faire mieux que Mancika lors de l’accouchement: c’était une faiblesse qu’elle avait été en mesure de repérer dans l’armure de sa prédécesseure. À ce stade, l’urgence de crier était devenue vitale, et Gusti ne devait pas se trouver près d’elle.

Gusti quitta la pièce en larmes, mais il ne pouvait se résoudre à s’en aller pour de bon. Il revint plus tard, à dix heures, recomposé, bien que ses yeux fussent rouges. Le docteur Vágó arriva: c’était un homme de bonne carrure, extraordinairement beau, que Cirmi avait recommandé à Shoshanna. (Chaque homme que Cirmi recommandait était à coup sûr beau et c’était presque toujours l’un de ses amants, ancien ou actuel.)

«Ma bonne dame, dit-il, je veux que vous poussiez ce bébé jusqu’à ce qu’il sorte.»

Shoshanna le fixa. Elle avait presque oublié que tout cela concernait un bébé.

«Vous semblez avoir besoin d’aide. Je vais vous aider à expulser le bébé.»

Pendant un instant, Shoshanna ressentit une profonde gratitude, puis une pince descendit jusqu’à son ventre tandis que les mains du docteur se pressaient sur elle. «Poussez», ordonna le docteur Vágó. Malgré l’intense douleur qui la paralysait, elle tenta de pousser. Le docteur semblait allongé sur elle, il exerçait une pression si forte sur son ventre qu’elle avait l’impression que l’on arrachait son âme en plus de ses viscères.

«Poussez!» ordonna encore le docteur Vágó, qui répéta la manœuvre, descendant sur son abdomen en appuyant de tout son poids.

Shoshanna hurla. «N’essayez surtout pas de recommencer! Tuez-moi avant de refaire ça!»

Quelqu’un plaça un masque sur son visage. Puis, elle entendit un bébé pleurer. «Quelle heure est-il?» demanda-t-elle, croyant que des heures s’étaient écoulées et que c’était le matin. «Il est presque minuit.» Le docteur Vágó lui sourit. «Votre fille est un bébé nocturne. Nous sommes encore le 9 novembre.»

«Où est-elle?» demanda Shoshanna, qui retrouvait ses forces et son impatience. «Donnez-la-moi.»

Elle commença à interroger longuement le docteur. Le bébé allait-il bien? Avait-elle tous ses doigts et tous ses orteils? Elle n’était pas faible, tout de même? Dans la rue où Shoshanna avait grandi, il y avait trois filles infirmes. Le docteur lui cachait-il le bébé en raison d’une malformation quelconque?

«Ma bonne dame, dit le docteur Vágó d’une voix râpeuse, en continuant de la recoudre attentivement, cette enfant a tout ce qu’une fille peut espérer avoir après être sortie de sa mère. La seule chose dont elle est dépourvue est ce qui manque à toute femme, et elle l’aura en temps et lieu, lorsqu’elle aura 20 ans.»

Shoshanna sombra dans un silence outré.

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Shoshanna se pencha au-dessus de moi afin de démêler les nœuds dans mes cheveux fermement enroulés. «J’espère que je pourrai cacher la plaque chauve», murmura-t-elle, en peignant mes boucles. Dans le miroir, mon reflet était si ravissant que je pouvais difficilement me reconnaître. Des boucles légères encadraient mon visage joufflu, mais Shoshanna restait insatisfaite. Elle fit chauffer le fer à friser sur le poêle jusqu’à ce qu’il soit rouge de chaleur. Elle mouilla à peine la pointe de mes cheveux, afin qu’ils grésillent au contact du fer.

Après avoir séparé mes cheveux au centre, Shoshanna attacha des rubans de soie blanche de chaque côté. Elle sortit du garde-robe la blouse blanche à smocks de Vera, prit des chaussettes neuves, et laça mes bottes à deux tons fraîchement cirées.

Dans le studio, le photographe demanda à Shoshanna d’enlever ma robe et ma camisole. C’était un jeune homme qui me regardait en faisant de drôles de mimiques, et lorsque je ne riais pas, il prenait un plumeau et le posait sur mon épaule nue. Ce photographe me dépeignit avec une fossette adorable, la langue entre les dents, la tête tournée avec coquetterie au-dessus de l’épaule. Sur l’autre photo que Shoshanna envoya à Vera, je posais dans une chaise basse, la robe relevée bien haut afin de montrer ma culotte. Mes jambes étaient croisées et un grand livre de photographies était déposé sur mes genoux. Je regardais la page, sérieuse et concentrée.

«Le photographe lui a fait prendre une pose afin de cacher ses jambes arquées», écrivit Shoshanna à Vera. Ses lettres dressaient l’inventaire de mes nombreuses maladies et de mes visites à des spécialistes orthopédiques qui, même s’ils ne trouvaient pas de défaut dans la forme de mes jambes, émirent le diagnostic de pieds plats, pour lesquels il y avait un traitement d’arches faites sur mesure. Je m’assis en posant les pieds dans l’argile humide, recouverte de rubans de gaze jusqu’aux genoux. On fit des moules en plâtre, on me prescrivit des exercices. Shoshanna écrivit à Vera à propos de tout cela, et bien plus encore. Lorsqu’elle me rencontra enfin, celle-ci s’attendait à saluer un être difforme.

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Je suis allongée sur le sofa pour ma sieste de l’après-midi, le pouce droit dans la bouche, une touffe de cheveux tournoyant autour de mon index. Subrepticement, ma main gauche glisse vers le dos du sofa et elle réapparaît avec un trésor précieux: une touffe de cheveux cachée que je déplace dans mon poing droit. La toile râpeuse à l’arrière du sofa était recouverte de touffes de cheveux supplémentaires.

Shoshanna menaça de me raser les cheveux si je ne cessais de les retirer par poignées. Je lui lançai un regard noir et je me tus. Quand le trésor qui se cachait derrière le sofa perdit sa douceur exquise, je réussis tant bien que mal à obtenir de nouvelles réserves. Tirer les cheveux n’est jamais douloureux. Les manipuler me procurait un confort inexprimable.

Au-dessus de ma tête, dans le paysage accroché au mur, un mouton broutait sous l’œil bienveillant d’un berger moustachu qui tenait un bâton dans sa main. Sur le mur opposé se trouvait un portrait de Mancika tenant Évike sur ses genoux. Je fermai les yeux et fit tournoyer la touffe de cheveux en dessous de mon nez.

Lorsque je me réveillai, je me dirigeai vers le rez-de-chaussée pour jouer, d’abord en demandant à Shoshanna de me soulever afin que je puisse toucher le mezuzah sur le linteau de la porte d’entrée, après quoi je touchai mes lèvres de mes doigts, comme Gusti me l’avait montré. Shoshanna me rendit ce service, mais sans enthousiasme.

En bas, mes amis étaient en sueur et épuisés d’avoir couru partout dans la maison. Je les suivis lorsqu’ils se dirigèrent vers l’Église catholique, un lieu de prédilection pour reprendre son souffle. Les garçons du groupe retirèrent leur capuchon dans l’embrasure de la porte voûtée. J’enlevai mon foulard en suivant leur exemple. Je tamponnai des gouttelettes d’eau du bénitier sur mon front, comme les autres, et je respirai l’odeur sucrée du mystère, composée de bois vieilli, d’encens et de moût. À l’intérieur de la chapelle, je fis le signe de la croix et je m’agenouillai. Je savourai du regard le jeu du soleil à travers le vitrail. Les statues tachetées de sang et le Christ musclé et crucifié me rebutaient tout en me fascinant.

De retour à l’étage, Shoshanna me confronta à la porte d’entrée. «Je t’ai surveillée de la fenêtre, ma petite demoiselle. Depuis quand embrasse-t-on le mezuzah pour ensuite dévier vers l’église?»

«Je ne peux pas le croire», dit-elle en préparant le souper et en me tentant avec des tranches de tomates sucrées. «Je ne peux pas croire que l’homonyme de ma sœur Magda se rende à l’église après avoir embrassé le mezuzah.» Mon deuxième prénom est Magda, mon premier prénom est Ilona, et on me surnomme Ilushka.

«Ta tante Magda était une femme remarquable», poursuivit-elle, en tranchant de petites pièces de kolbász et en les déposant presque hors de ma portée. Elle sourit pour elle-même lorsque j’atteignis un morceau, croyant que je n’avais pas remarqué son stratagème.

Le portrait de Magda Néni était accroché dans la pièce exiguë où nous prenions nos repas lorsque Gusti était à l’extérieur pour affaires. Shoshanna poursuivit son monologue sous le visage souriant de Magda durant le souper. «Magda était belle. J’avais aussi la réputation d’être une beauté, mais je ne lui suis jamais arrivée à la cheville. Ses cheveux étaient dorés et ses yeux verts comme ceux d’un chat. L’artiste n’a vraiment pas capté le raffinement de ses traits ni la qualité de sa peau sans défauts. Et elle était dévouée, aussi.»

Je bus mon cacao bruyamment et je fis des trous dans le pain avec mon doigt, jusqu’à ce que Shoshanna le remarque et qu’elle se mette en colère contre moi parce que je jouais avec la nourriture.

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Lorsque j’ai attrapé la coqueluche, la ville était recouverte d’un épais amas de neige. Blanca Néni maintenait toutefois son idée, à savoir que l’air frais était le seul traitement pour guérir la coqueluche. Alors, malgré le froid glacial de janvier, Shoshanna et moi avons pris la route comme des vacancières durant la période estivale. Nous avons escaladé le mont Gellért jusqu’au monument qui se dresse à son sommet. Nous sommes allées au Jardin zoologique. Nous avons visité l’île Marguerite, située au milieu du Danube.

Dans l’île, nous avons emprunté les sentiers les plus exposés le long du littoral, car Blanca Néni avait décrété que le vent, en particulier, était bénéfique contre la coqueluche. Quand je toussais, l’air froid s’immisçait dans mes poumons avec la force assurée d’une lame. Shoshanna s’arrêta à un petit promontoire et elle tenta de me distraire de cet accès de respiration sifflante en pointant un endroit à l’horizon, une baie dans la rivière de couleur ardoise. L’orphelinat se trouvait là, fit-elle remarquer, l’orphelinat où elle avait fait la connaissance de Gusti.

De manière distraite, elle dit: «Si mes parents avaient été encore en vie, j’aurais attendu.»

«Attendu quoi?» soufflai-je.

«J’aurais attendu plus longtemps pour voir si Márton reviendrait.»

«Qui est Márton?»

«Personne… Je n’aurais tout simplement pas commencé à fréquenter ton père de manière si précipitée. Si mes parents avaient été encore en vie.»

«Pourquoi pas?»

Shoshanna ne répondit pas, elle ne me dit pas comment j’en étais venue à naître. Elle me dit plutôt comment elle avait acquis le prénom Shoshanna. Son nom véritable était Anna, mais depuis cette journée que nous avons passée ensemble dans l’île, j’ai toujours pensé à ma mère en tant que Shoshanna, le mot hébreu pour «rose». C’est ainsi que les orphelins l’appelaient. Les orphelins aux cheveux infestés de poux. Les orphelins qui sanglotaient la nuit et qu’elle réconfortait. Ils croyaient que le nom de Shoshanna lui convenait bien, parce qu’elle leur rappelait une rose rouge vif. Shoshanna était un nom approprié pour une pionnière passionnée aux cheveux de jais qui rêvait de se rendre en Palestine. C’est ce qu’elle aurait fait si elle n’avait pas rencontré Gusti. Elle serait allée construire un nouveau pays avec ses orphelins.

Elle ne m’aurait pas donné naissance.

 

1.Voir les glossaires des mots et expressions hongrois et hébreux placés en fin d’ouvrage.

CHAPITRE 2

DEMI-TASSES

Ma naissance fut la réalisation des rêves apparemment impossibles de mes deux parents.

Immédiatement après la guerre, lorsqu’elle travaillait à l’orphelinat, ma mère se vida presque de son sang. Dans le camp, une poudre avait été ajoutée au pain des femmes prisonnières afin de supprimer leurs règles. Pendant plus d’un an, Shoshanna n’eut pas ses règles. Un matin, à l’orphelinat, elle fit soudainement une hémorragie; le docteur lui interdit alors de quitter son lit pendant une semaine. Il lui annonça qu’elle ne serait jamais capable d’avoir des enfants. Elle ne le dit pas à Gusti. Elle ne le dit à personne. Elle refusa de le croire.

Il y avait des jours où les nerfs de Gusti craquaient. Son visage rond devenait blême, ses lèvres pulpeuses et carrées se durcissaient sévèrement. Ces jours-là, il se demandait à voix haute si, après tout ce qu’il avait traversé, il avait le droit d’aimer une jeune femme dynamique comme Shoshanna. Ou, ce qui était plus troublant, il déclarait qu’après avoir été marié à une femme d’envergure telle que Mancika, il ne savait pas s’il pourrait jamais aimer vraiment quelqu’un d’autre à nouveau. Non seulement Shoshanna avait le cœur refroidi par ces doutes; elle les recevait comme des paroles profondément injustes.

Mais ensuite, ces pensées lourdes et pleines de ressentiment pouvaient se dissiper en un éclair. Ils marchaient tous deux le long d’une rue de la ville, et Gusti apercevait soudain un enfant; il prenait la main de Shoshanna dans la sienne, lui souriait de son sourire de chérubin et lui disait que la pensée qu’il pourrait avoir un enfant à nouveau le remplissait d’une joie semblable à celle que Dieu devait avoir ressentie au commencement des temps.

Lorsque sa grossesse commença à paraître, à quatre mois et demi, Shoshanna dut cesser de travailler à l’orphelinat. C’est à ce moment que Gusti, en partenariat avec son oncle Zoli Bácsi, acheta une épicerie de la rue Thököly. Shoshanna avait elle aussi des économies. En dépit des circonstances contraignantes dans lesquelles elle était plongée, elle s’était toujours organisée pour mettre un peu d’argent de côté, de sorte qu’elle donna de l’argent à Gusti pour financer l’entreprise.